Paris pigeonne…

Tu veux encore que je te parle de Paris? J’ai pas été bien longtemps, là-bas, tu sais. Je n’ai rien d’extraordinaire qui me vient en tête à te raconter aujourd’hui.  Mais, reste donc un peu, et écoute-moi.  Paris et les Parisiens, c’est tellement galvaudé,  tellement exacerbé que j’ai juste envie de te servir une tranche de vie de pain baguette Parisien.  Je te Paris que t’en reviendras pas.

 

C’était un après-midi extrêmement chaud près de la gare Montparnasse.   Accompagnée de mon amoureux français de l’époque, un  grenoblois,  et de son ami parisien, Olivier, nous étions en week-end. Les deux hommes, expatriés depuis un bout à Bruxelles, étaient tout de même heureux de retrouver pour un moment leur chère France. J’aurais cru qu’Olivier aurait été davantage content. L’air soucieux,  il mentionne qu’il ne pourrait plus vivre à Paname, parce que… « Parce que regarde ça. Les gens, le bruit, l’impatience, c’est énorme, quoi. Carrément trop gros.»  Lorsque le «quoi», le «énorme»  et le «carrément» ont retenti, nous savons  qu’il s’agit d’une déclaration extrême de la part de notre Parigot de service… et pourtant, si peu!  Les choses sont souvent «carrément énormes, quoi», à l’entendre!  J’opine du chef, encore incrédule d’être ici, dans cette ville que j’ai vu mille fois en films, jamais en vrai.

Assoiffés, irrités, les gens brassent, crient,  râlent, bousculent, rient, chahutent. Un carrousel coloré emporte les titis souriants; leurs parents les surveillent, jetant un œil sur le Figaro ou Libération, tirant nerveusement une bouffée de cigarette.   La tour Montparnasse culmine et renvoie le soleil de la ville Lumière dans la poussière au sol. La bouche de métro recrache son flot chaotique de voyageurs sur les pavés. Chéri me taquine : «Ça doit te faire changement de ta Gare du Palais toujours vide, hein! Et tu vas voir, les gens ici… des connards!»  Son ami lui envoie une bourrade, l’œil vif, la moue sarcastique.  «Ah quand on peut pas égaler, on rabaisse, hein…»  Mes hommes se mettent à rire. Je ne sais pas trop quoi penser de l’échange qu’ils viennent d’avoir.

 

Toujours dans ce temps brûlant et sec, il fait soif, et les gens ont envie de prendre l’apéro, nous y compris.  Moi, la non-parisienne non initiée à cet art, je vais me laisser enseigner toute cette science par le Français et le Parisien,  histoire de voir s’il y a vraiment une façon dédiée de picoler et grignoter en attendant le festin du soir.  Nous déboulons dans un supermarché – ah non, HYPER-marché comme on dit ici à Paris – pour s’acheter deux ou trois victuailles et un petit quelque chose à écluser en douce.

 

Nous trouvons assez facilement l’objet de notre quête.  Nous tardons un peu, rafraîchis par la douce brise artificielle des bouches de climatisation.  Les gens se pressent, petites fourmis actives, pour avoir qui du fromage, qui des pâtes fraîchesJe me perds dans le rayon des laitages. Les yogourts, non les yaourts, c’est incroyable. Des mètres et des mètres de petits pots s’alignent sous mes yeux.  Je me perds dans la contemplation des étiquettes.   Je prends un emballage. «Mamie Nova – parfum de noix de coco».  Je le repose. J’en prends un autre.  «Danette au chocolat».   Je suis si absorbée que je n’entends pas Olivier approcher.   Il s’exclame, pas peu fier : « Ah, vous en avez pas autant, au Canada hein!»  Je me retiens pour ne pas le corriger – Québec, s’il-te-plaît! – et je souris bêtement. Je conserve le petit pot de Danette et je l’emporte avec moi.  J’ai soudain l’impression que tous les yeux des clients de la rangée sont sur moi.  Une dame me lance : «Alors?»   Je lui relance : «Hen? De quoi?»   Elle s’esclaffe en soulignant que j’ai bien l’accent.  Elle me suggère une autre marque parce que «Danette, c’est que de la merde, vraiment, que du chimique, quoi!» Je reste plantée là avec mes deux pots de yaourt.  Ahurie, je tourne les talons, Olivier me suit, et je retrouve Chéri. Je lui fais des yeux hagards.  «Alors ma douce, t’as fait ta première rencontre Parisienne?»  Moi : «Oui. Mais, rien de trop grave.  J’ai juste l’impression d’être une mascotte quand je parle.»   Olivier, Chéri et trois autres personnes rient à gorge déployée.

 

Nous sortons de l’hypermarché, à la recherche d’un endroit pour s’installer au soleil, tranquille, mais pas trop quand même.   Une esplanade à plusieurs niveaux bordée de grands arbres nous fait de l’œil.  Il me faut quelques instants pour comprendre que malgré le chemin tentaculaire que nous avons emprunté, nous sommes revenus à la case départ : tour Montparnasse, carrousel, chaleur,  rumeur ambiante.   Un hurlement jaillit.  Je fronce les sourcils devant la maman qui semble être en train de réprimander un bambin qui n’est pas le sien; la mère du petit monstre accourt, et se met à le gronder tout à coup d’avoir collé sa sucette comme un vilain dans les cheveux d’une fillette qui  pousse des hululements atroces.   Chez nous, me dis-je, le parent se serait probablement empressé d’engueuler comme du poisson pourri  l’adulte qui est intervenu, pour avoir commis le délit de ne pas s’être mêlé de ses affaires!  Étonnant, me dis-je…

 

En m’asseoyant par terre, sur un sac en plastique, j’ai remarqué les pigeons parisiens. Les pigeons, à Paris, ils sont gros comme des chats. Ils te regardent avec leur petit air vicelard, en attendant que t’échappes une miette de croissant ou de camembert, et ils se jettent dessus comme des boit-sans-soif.  Je suis même certaine qu’ils boivent les fonds de bouteille de pinard!   Ils me font rire. Olivier les chasse du bout du pied. «Putain,  quelle bande de crevures! Allez, foutez le camp! Domi, attention pour pas te poser dans une fiente, hein!»   Mon homme regarde par terre, me tire vers lui et m’époussette distraitement le postérieur.   Je le rassure sur la propreté des lieux, mais en gesticulant, je projette gros morceau de sandwich à quelques centimètres de nous!

Horreur. Damnation.  Un mélange totalement surréaliste de battements d’ailes, de roucoulements, d’insultes, de cris et de papier froissé se fait entendre.   Tous les rats volants Parisiens convergent vers le morceau de pain, semant un orage de merde sur leur passage.  Interloquée,  je ne prête même pas attention aux quolibets qui me sont attribués par les locaux qui ont bien identifié la touriste.

 

Moi, je ne sais pas pour vous, mais je n’en ai jamais entendu beaucoup de bien, des Parisiens.   Au moment où tout cela s’est passé, j’étais justement en train de me dire qu’ils se prenaient un peu pour des Dieux, qu’ils ne se mêlaient jamais de leurs oignons, qu’ils étaient bien pressés et impatients, pas serviables pour deux sous.

 

C’est pourtant un vieux Parisien de l’âge d’or, vêtu comme un seigneur, toujours droit et digne malgré une canne,  qui m’a tendu un mouchoir, alors que je venais de recevoir sur le bras un caca d’oiseau qui était, carrément, énorme, quoi.  Sans rire.  Sans m’invectiver. Avec un «Bienvenue à Paris, mademoiselle. Les pigeons, ici, ils sont stupides en tabernac! Des vrais salopards! »

 

 

 

L’ ashram d’Assam

1

La région d’Assam ploie sous la chaleur. Il est à peine dix heures, et on voit déjà un mirage de vapeur s’échapper du chemin en terre. La maigreur cadavérique des employés de l’usine de traitement du thé contraste fortement avec leur sourire, radieux malgré les dents pourries. Jean-Sébastien, l’appareil photo serré contre la hanche, n’ose pas prendre ces images. Il aurait trop l’impression de les voler, et ça les rendrait encore plus dures à supporter. Il ne succombe pas au malaise comparatif qui s’installe entre sa vie en Occident et l’existence des Indiens dans le jardin Banaspaty. Autre endroit, autre mœurs; il n’y a pas de justice, d’injustice, seulement beaucoup de différence. Fraîchement sorti de ses études, où il a développé l’art et l’étude de la pensée, le voyageur s’étonne de ne pas trouver matière à débat dans cette situation. Cela est, tout simplement.

 Pensivement, le jeune homme s’adosse au mur du baraquement ou il a fait halte. Il aimerait avoir le talent nécessaire pour dessiner ce qu’il voit. Le dessin a de ressemblance avec le thé son côté, comment dire, fossilisant? … Quand on boit du thé, on fige un peu le temps à chaque gorgée; et quand on dessine, on fige un peu l’espace à chaque nouveau trait. Mais attention, dans une progression. Pas de manière subite comme une photo ou un café instantané. Le thé suranné des four o’clock anglais, le thé si raffiné des Japonais, le thé des bois… le thé évoque aussi bien l’extase mystique que les mémés qui sentent la naphtaline et qui boivent, tremblotantes, une tasse d’orange pekoe en caressant distraitement leur désagréable nabot canin.

 Jean-Sébastien chasse une vilaine bestiole de sur sa main, songe aux magasins de thé de sa ville natale. Alignées en rang d’oignons sur des tablettes et des étagères, les jarres en métal brillant contenant les feuilles parfumées semblent bien hermétiques, pour ne pas dire aseptisées. Le thé, devenu l’ambroisie d’une élite policée, y a perdu son côté simple et rassembleur. On se presse aux ateliers de dégustation, on palabre sur les aromes complexes en se sentant un peu bête de trouver, au fond, que ça goûte le foin. L’homme sourit, en descendant du porche branlant de la petite cabine. N’est-ce pas un peu pathétique, ce faux-semblant d’appréciation? De nos jours, il n’est plus possible d’aimer simplement quelque chose. Il faut l’approfondir, le connaître. Il faut devenir un expert dans l’amour qu’on a pour cette chose. Le même nouveau paradigme s’applique aux personnes.

Le voyageur marche dans les pentes sinueuses du jardin de thé; il en apprécie chaque sillon. Comme il a hâte d’être arrivé au sommet de cette colline, pour contempler les vagues vertes qu’on lui a tant décrites! Il se sent dépassé par la grandeur de ce qu’il découvre, sans toutefois vivre le sentiment déconcertant de petitesse qui y est souvent rattaché. Il se félicite du choix de cadeau de fin d’études qu’il s’est offert; ce voyage en Inde en solitaire lui fait le plus grand bien.

 La couleur et l’odeur de la plantation l’apaise; a-t-on vraiment besoin d’aller dans un ashram pour ressentir la réelle paix intérieure? Pourtant, c’est bien là qu’il ira après avoir profité de cette liberté chèrement payée. Dans un ashram. Pour sa santé. Pour la vertu. Une soudaine envie d’échapper à son propre programme se fait sentir. N’a-t-il pas pris le large pour se sauver de toute cette régulation et de l’uniformité qu’il exècre tant? Pourquoi irait-il se soumettre aux enseignements d’un vieux fou osseux, plié dans une forme improbable sur une natte en paille? Le désir de se dépasser est-il vraiment si légitime, si important? Se dépasser comment? Pourquoi?

2

 Ashram Shanti Sadhana, Assam, Inde. Jean-Sébastien n’a pas plié à son désir de fuir l’inconfort de l’inconnu. Il est 4h00 du matin, première méditation de la journée. L’estomac tout gargouillant, il s’installe au jardin avec tous les autres. Il fait froid. En écoutant l’enseignant psalmodier, le voyageur combat son esprit cartésien, froid et rationnel qui lui dit que la rechercher spirituelle est plutôt vaine, et le temps passé pour soi, à jamais perdu. Les articulations craquent, difficile de se souvenir des mots corrects quand tout notre corps résiste, proteste et se rebelle. On s’accroche à ce qu’on peut, on se souvient que la durée moyenne de l’attention chez l’adulte est de 20 minutes, on cherche des solutions pour chasser les fourmis dans les jambes et les moucherons autour de la tête sans bouger vraiment. Un moment à la fois, l’esprit combat le corps pour rester immuable, comme le roc.

Ça fait quelques jours que Jean-Sébastien tente de s’adapter à ce rythme, sans y parvenir mais sans réellement échouer. Il est vrai que le succès est tel qu’on le définit soi-même, mais il n’est pas évident de résister à la tentation de s’attacher à notre système de références habituel comme si notre vie en dépendait. Succès = perfection. Le succès, dans cette optique, aurait été de ne pas se sentir comme un petit tas de guenilles mouillées en bordure d’une route à chaque matin. Aussi, il aurait fallu ne pas avoir les intestins en boule pour cause d’abondance de légumineuses dans le régime, et ne pas avoir l’impression que la langue est comme un poisson mort convulsant sur l’asphalte, c’est-à-dire d’une sécheresse impressionnante. Par ailleurs, il aurait été bien de ne pas avoir envie de prendre trois douches par jour, de ne pas rêver d’un bon steak, et de n’avoir aucune envie érotique en regardant les hanches des paysannes sous leur sari. Et encore, et encore, et encore…

Le seul réconfort de la journée sera le thé. Dans ce contexte hostile malgré sa bienveillance, le thé est comme une bonne couverture chaude. Bien que ce ne soit que quelques feuilles flottant dans de l’eau pas très chaude, ça réussit quand même à remonter le moral. L’idée d’un chai capiteux avec du lait mousseux et beaucoup de sucre est presque un péché; c’est comparer une prude et sèche rombière à une opulente croqueuse d’hommes des années 50. Mais la rombière est moins intimidante que la starlette. C’est pourquoi elle réconforte davantage.

 3

 Jean-Sébastien serre sur ses épaules son manteau de feutre. Assam semble bien loin! Il y a maintenant plusieurs mois qu’il est rentré chez lui, dans son pays. Il hâte le pas jusqu’au collège ou il a décroché son premier emploi. Il y travaille toujours, d’ailleurs. Il a commencé la session énergisé, en se disant qu’après ce qu’il avait enduré à l’ashram, une classe de trente invertébrés nullement intéressés à développer leur logique ou leur pensée n’avait vraiment pas de quoi lui faire peur.

C’était sans prendre en considération la flamme qui l’a toujours dévoré pour l’enseignement. Malgré le fait d’avoir subi chaleur, insectes dégoûtants, tâches ménagères abjectes, longues périodes d’immobilités, supposées transes de ses co-chambreurs… Malgré tout ça, il avait toujours l’angoisse du «prof plate». À quoi lui avait donc servi ce séjour? Il était parti la fleur au fusil, en croyant qu’il retirerait de ce dépaysement bien-être, détente et force intérieure. Au lieu de cela, il y avait découvert de profondes failles et rencontré ses incertitudes. Il avait été éreinté par les longues heures de marche en plein soleil, et souvent choqué par les différences culturelles, à tel point que ça l’avait empêché de dormir. Et tout ça, pourquoi? Pour se retrouver aussi désemparé et stressé qu’au début, devant les soixante yeux interrogateurs du début du cours.

 Arrivé depuis quelques minutes dans la salle de classe, le professeur jette son manteau et son chapeau sur la patère. Il fouille dans sa poche, trouve un petit sac métallique rempli d’herbe séchée. Il apprécie en silence les railleries des élèves qui prétendent que c’est sans doute de la drogue, pour penser comme il le fait. Il pose sa tasse en verre sur le rebord du pupitre, en extirpe la petite boule de grillage, saisit le petit sac. « Assam de Banaspaty», lit-on sur le sachet. Les brins parfumés tombent dans l’infuseur en projetant de petits grains noirs sur ses notes de cours. On a bien cinq minutes pour aller chercher de l’eau bouillante, se dit-il…

Peut-être que c’était ça qu’il avait à savoir. Que rien n’est absolu, même pas le début d’un cours. Que le thé n’a pas le même goût dans l’Assam que dans une salle de classe, que nos perceptions ne sont pas les mêmes d’un lieu à l’autre. On sait tous ça d’instinct, mais on a rarement la conscience qui vient avec ce savoir.

 On passe notre temps à essayer de tout rentrer dans le petit cadre étriqué de notre façon de penser, sans avoir la sensibilité nécessaire pour considérer celui des autres. Tellement de conflits démarrent de cette façon que ce n’est pas croyable. Que l’on croie que c’est Dieu qui a créé le monde ou que nous sommes un produit de l’Évolution, nous échappons difficilement à notre tendance naturelle à vouloir tout expliquer mais en partant simplement de notre univers des possibles.

On veut toujours tout savoir et tout pouvoir justifier, on veut connaître notre avenir en regardant dans le fond d’un bol de thé. Et finalement, la seule certitude qu’on a, c’est que si les feuilles sont toujours au fond de la théière, le thé sera amer et mauvais. Pour le reste, il n’y a pas de règle fixe. Tout est dans l’œil de celui qui regarde.