Comment je suis devenue une tête flottante: la repousse des racines – Partie 2

Au mois de mai, ça n’allait pas.

Je vous parlais de mon sentiment d’être désincarnée, d’avoir perdu le contact avec ma base à force de vouloir faire taire toutes les «méchantes» émotions qui m’envahissaient.

Bien que ce ne soit pas encore le beau fixe à chaque égard, ça va clairement mieux, et bien sûr, ça s’est mis à aller mieux quand je suis sortie de ma tête.

Il y a peu, je disais à quelqu’un qui suranalyse tout (comme moi!) :  «Ce qui ne va pas, ce qui fait que tu n’arrives pas à franchir un nouveau cap dans ta progression, c’est parce que tu sais et comprends beaucoup beaucoup beaucoup de choses sur comment ton cerveau fonctionne, et tu intellectualises très bien, mais tu n’appliques pas.»

Ça l’a fâché, comme moi ça m’a dérangé de me le faire dire. La surintellectualisation est une arme redoutable pour se couper de ses problèmes, c’est même un mécanisme de défense reconnu. Les personnes qui sont très fières de leur gros cerveau (comme moi, encore) tombent souvent dans ce piège pourtant banal. On comprend tout, très bien, en profondeur, mais seulement en théorie.  C’est alors que l’action doit se mettre au service de la pensée, c’est en faisant qu’on apprend. Mais pour les têtes flottantes, c’est souvent là qu’on «détèle». On se dit que puisqu’on comprend, on doit être ok. Mais non, ce n’est pas comme ça que ça marche. Ce n’est pas comme ça que quoi que ce soit marche, d’ailleurs.   Acquérir des concepts est certes une étape très importante dans tout processus d’apprentissage ou d’évolution, mais si on ne rend pas ceux-ci concrets, ils s’envolent. Ils ne s’impriment pas dans les circuits mentaux.

La façon dont ceux-ci vont s’imprimer a l’air simple, mais ça ne se fait pas en criant ciseaux, car il faut accepter de renoncer à comprendre-approfondir-trouver un sens à TOUTTTEEE TOUT DE SUITEEEEEE.

Pour moi, ça passe beaucoup par faire ce qui me tente, sans me demander ce que ça va donner, ni pourquoi je fais ça. C’est très dur, parfois. Ça l’air complètement fou de dire ça, mais quand on est une tête flottante, le lâcher-prise mental n’est pas évident. C’est une bataille sans fin entre le cerveau et le coeur (figurativement, bien sûr), comme dans ces fantastiques BD. 

Les derniers mois, j’ai: fait des semis- raté mes semis – planté un mini potager – laissé mon mini potager s’Occuper de lui tout seul – observé les oiseaux – marché – lu beaucoup de livres sur la spiritualité, notamment sur le paganisme – paressé sans rien faire (un véritable exploit!) – écrit dans mon journal – chanté à tue-tête dans mon char – inventé des recettes – raté des recettes – suivi un cours de fabrication de capteur de rêve – pris un atelier de yoga – recommencé à nager – me suis fait un tour de rein – changé de tête – décidé de partir en voyages de filles avec ma mum trois jours cet été – suis allée au resto – vu des amis que ça faisait longtemps – organisé un potluck au travail – arrêté de boire de l’alcool pour une période indéterminée – essayé beaucoup de fois de méditer, sans succès – amélioré le décor de ma maison – rénové – travaillé – décidé de prendre l’été off de l’université – fini ma thérapie – me suis inscrite à un groupe d’entraide pour les proches aidants – écrit beaucoup de textes que j’ai presque tous jetés – mis mes limites à certaines personnes – me suis inscrite à un groupe d’entraide pour les gens qui ont des phobies (j’ai peur des bébittes et je jardine pour me dépasser, jugez-moi pas) – visité ma grand-mère – commencé à apprendre le japonais – nettoyé et repeint le lettrage de la tombe de mon grand-père maternel – décidé de terminer définitivement deux relations d’amitié – réfléchi aux autres relations que j’ai qui vont mal et à celles qui vont bien – etc.

Méchant débloquage!

Et tout ça… parce que j’ai arrêté de me demander POURQUOI je faisais ça. J’ai arrêté de me dire que je faisais de la fuite en avant, arrêté de me taper sur la tête pour mon insatiable curiosité de multipotentialite qui change d’intérêts comme elle change de bobettes. J’ai accepté de ne pas correspondre à ma propre image de perfection, d’être une jolie grosse femme impatiente, drôle et changeante, dure à suivre et désordonnée. J’ai accepté que c’était possible que je n’aie pas nécessairemenent OMG UNE MISSION DANS LA VIE UNE VOCATION OMG, que le moment présent était une raison suffisante à l’existence. Et, mes émotions ont commencé à revenir. Tout croche, parfois pas celle qui était adaptée à la situation, parfois trop fort, parfois pas assez fort. Mais je m’entends rire aux éclats aussi souvent que je pleure. Je RESSENS. DES. CHOSES. et je n’essaie pas de les arrêter. Ça ne m’a pas rendue folle. Ça me permet de redevenir authentique, car cette fois, je peux monter le volume, mais en sachant que je peux le redescendre et j’ai les outils pour le faire. Je dirais pas que je «croque dans la vie»  mais j’en prends certainement une tite-bouchée-apéritive de temps en temps. Je vais beaucoup mieux, même si beaucoup de choses brassent encore pas mal mon bateau.

Je sais que c’est vraiment galvaudé, que vous avez lu ça mille millions de fois. Mais pour vrai, c’est beaucoup plus complexe à faire que ce que ça en a l’air.  J’ai dû réapprendre à mettre du gris. À dire «Je te reviens là-dessus» – «Pas tout de suite» – «On s’en reparle», des non-réponses comme je les appelais avant, avant d’avoir assez d’indulgence envers moi-même et les autres pour reconnaître que se donner du temps, du «buffer», c’est important.  Je me suis aussi donné le droit d’annuler des plans, de changer des plans, de refuser des choses que ça ne me tentait pas de faire. Je ne dis pas de ne jamais tenir ses engagements quand ça ne nous tente plus, mais parfois, c’est plutôt anodin et ça se discute. J’ai beaucoup de gens autour de moi qui m’apprennent que la Terre ne cesse pas de tourner et que mes proches ne se mettent pas subitement à m’haïr quand je change d’idée ou que je dis non. J’apprends à suivre mon propre itinéraire, de plus en plus, et à accepter que des fois je déplais et je déçois. Ça fait partie de ce qui arrive quand on décide de se prioriser.

Je peux pas m’empêcher de trouver ça d’un symbolisme très significatif que ma grand-maman, après que j’aie restauré la tombe de mon grand-père, m’ait remis une chaîne en or lui ayant appartenu qui représente une ancre et un gouvernail. Au-delà d’être une fille qui aime l’eau (nager, faire du bateau, voir des phares et des quais, observer les vagues… name it), c’est surtout un beau clin d’oeil à ma recherche de direction et d’ancrages, et aussi à ma future profession de C.O. (si une autre sirène ne m’appelle pas d’ici là…).

Je pense que je barre dans une bonne direction.

 

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«Cœur qui soupire n’a pas ce qu’il désire»…

*** attention – contient du langage explicite- parle d’émotions fortes et de malaises ***

Chaque jour, je m’asseois devant mon écran.  Je fais le tour de mes dossiers, je retourne mes appels, je trie tout, je classe tout. J’écoute les doléances du monde, je reçois leur stress et leur mauvaise humeur, mais je reçois aussi leurs sourires.  Je les entends tripper à l’idée de leur prochain voyage dans le sud, s’extasier sur les pipi-caca de leur dernier rejeton, parler de la réfection de la salle de bain, de la pièce de théâtre qu’ils iront voir.

Moi, pendant ce temps, je pourris sur ma chaise.   Ma tête est pleine d’idées, de courants, de façons de refaire le monde.   Mon énergie est forte, ma détermination est grande, mais aucune fenêtre ne s’ouvre.    Mais il ne me reste plus que l’envie de pousser un grand soupir, et de me demander de quelle façon je vais occuper tout ce temps.  Ça ne me sert à rien d’ouvrir le mur à la hache, il faut que j’attende qu’il y ait une craque, avant.   Les possibilités. POS-SI-BI-LI-TÉS.  J’vous cherche, mes câlisse, vous êtes où!!

Je me  vois en yogini très zen, en épicurienne au –dessus de ses fourneaux, en artisane du pain et du fil, en auteure à succès, parfois en femme d’affaires.  Je me demande si j’aurais vraiment aimé le métier que j’avais choisi au départ. Plus souvent qu’autrement la réponse est NON. Question d’attentes, j’imagine. Et de POS-SI-BI-LI-TÉS.

Je ne pense pas que ça suffit, de «vouloir». Et puis c’est quoi, vouloir? Travailler 80 heures pendant cinq ans sans rechigner, pour avoir peut-être quelque part dans l’infinité de l’univers, une chance de faire 2000$ de plus par année ?  Vivre avec douze colocs pour faire un peu de musique? Je ne sais pas.      Vouloir  est une chose, mais l’issue, c’est d’autre chose. C’est  selon les circonstances, les conditions, l’environnement.

Un fils de médecin, à qui on paie ses études, qui reçoit une voiture en cadeau de 18 ans, honnêtement… il a toute une longueur d’avance.   Je crois que la différence maîtresse entre un destin et un autre, c’est simplement la possibilité d’arrêter cinq minutes sans que tout s’enchaîne dans une cavalcade de besoins, de délais, et de responsabilités.  L’argent peut souvent acheter cela.  Avoir le temps, c’est un luxe.

Avant, j’étais le genre de fille qui disait aux quêteux dans la rue de se trouver une job au lieu de me demander 25 cents. Que c’était pas dur d’aller faire des sandwiches au salaire minimum, pi de se pogner  une chambre dans un huit et demie avec d’autres crottés.

Maintenant, j’essaie de me demander qu’est-ce que qui a pu les amener là, et qu’est-ce qui les empêche de s’en sortir.  Ça me met toujours autant le feu au cul quand ils mentent, par contre.  Câlisse, si tu veux un 2$ pour t’acheter une grosse Molson tablette, raconte-moi pas l’histoire de ton fils handicapé, pis de son chien malade. Assume.   Dis-moi pourquoi tu t’es ramassé là. Je ne veux pas savoir si tu trouves que la police ou la Curatelle ce sont des enfants de pute.

Savez-vous une phrase que je ne suis plus fucking capable d’entendre?

«Quand on veut, on peut».

BULLSHIT.   J’ai beau vouloir, essayer du mieux que je peux, ça ne marche pas.  J’ai pris un hostie de paquet de mauvaises décisions, je dois les subir.   Ça vous remet les perspectives à la bonne place.  C’est pour ça que le prochain quêteux, j’pense qui va recevoir une piasse ronde, pi un morceau de sandwich.

Ark, j’ai mal au coeur.  J’ai un goût de bile dans la bouche, et j’ai tellement honte, aussi.  J’ai honte de «chier sur la chance que j’ai» d’avoir de quoi gagner ma vie, pis un toit sur la tête.   Avez-vous déjà vécu ça, vous?  Des moments ou l’essentiel paraît accessoire, et où l’accessoire devient, apparemment , l’essentiel?

C’est pas compliqué : tu veux tout ce qui te fait défaut. Mais ce que tu as déjà, tu ne le vois plus.

« Si tu ne fais pas ce que tu aimes, aimes ce que tu fais.»

« À défaut de pain on mange de la galette»

«Quand on a pas ce que l’on veut, on chérit ce que l’on a.»

… je ne suis PLUS capable de cette poutine proverbiale, de ces phrases préfabriquées qu’on garroche pour se conforter dans notre sort. Ce qui me lève encore plus le cœur c’est qu’en plus, ces mots, au fond, sont vrais.  Ben… pas tant vrais, que pleins de sens.

Des fois, j’ai des bulles au cerveau où je suis parfaitement heureuse.  Dehors, sur un banc, la face au soleil même si c’est l’hiver.   Tranquille, emballée dans une couverture chauffante.  Excitée, après avoir combattu une grosse peur.  Mais le gris, le beige, le drabe, ça finit toujours par me rattraper.  Je me cherche un but dans la vie, pi j’sais pas encore ça va être quoi. À 27 ans. Toutes mes dents.

Faut que je retrouve comment on fait pour baisser le volume quand la toune est plate, et comment le mettre  DANS LE TAPIS en me swinguant les cheveux quand c’est de l’estie de bon beat.

Une chance que je me rappelle encore comment avoir du fun, des fois.