Comment je suis devenue une tête flottante, partie 1.

Cet article m’a demandé beaucoup de courage pour l’écrire. Je vous demande de rester gentils et sensibles dans les commentaires. C’est surtout pour me libérer et parce que c’est important d’en parler que je l’ai fait. Peut-être aussi pour avoir des encouragements, d’autres témoignages. Allez, je me lance. 

«J’ai tellement pleuré en écoutant ce film!»

«C’est vraiment une série dure à regarder… vraiment splendide!»

«Une série dramatique dont on ressort bouleversé.»

« Un roman percutant, qui exploite toute la gamme des émotions!»

 

Ceci n’est pas un extrait des dernières critiques littéraires et cinématographiques du journal.

C’est un exemple du genre d’annonce qui, pendant longtemps, me faisait systématiquement fuir une œuvre donnée. Je m’expliquais en fanfaronnant un peu : «Ah, moi le drama, la maudite guimauve dégoulinante romantique et autres dégâts de sentiments, ça m’intéresse pas.» J’étais fière d’être une de ces femmes qui détestent les films d’amour, les comédies romantiques et les drames.

J’ai toujours été une grande émotive. Je me sentais touchée par probablement tout ce qui peut être touchant, et même par ce qui était considéré banal par mes semblables

Il peut sembler paradoxal pour une personne hypersensible de se tenir loin de ces sources d’émotion vive, surtout si cette personne a un côté artistique fort.   Pourtant, ça n’est pas si farfelu quand on y pense;  au-delà de l’évitement, il peut aussi s’agir d’une façon de se protéger.  Ça peut aussi être un indice que quelque chose ne va pas, quand on ne peut plus s’exposer à cela.

On m’a souvent reflété que j’étais «mélodramatique». Trop intense.  Que j’exagérais. Que j’en mettais plus que le client demande. Pourtant, dans mon cœur et dans mon esprit, ces émotions étaient bien réelles, et vraiment, elles était aussi fortes que je le laissais transparaître.  Pour donner un exemple archi-galvaudé, je pouvais être émue aux larmes par un coucher de soleil. Ou encore, je pouvais me sentir vraiment appelée par tel ou tel mouvement spirituel, me sentir interpellée par la réalité d’autres cultures, me sentir profondément révoltée par les coutumes misogynes que je pouvais observer, etc.  De la même façon, je pouvais réellement me retrouver le cœur brisé après m’être pris un énième râteau. (Pour la petite histoire, je n’étais vraiment pas populaire avec les garçons, mais j’avais les tripes de «dire clairement mon intérêt». Quand je vois les belles phrases de mansplaining comme quoi ça serait tellement le fun si on faisait les premiers pas parfois, si on avouait simplement nos sentiments… ça me donne envie de hurler car la plupart du temps quand je le faisais, je me faisais copieusement ridiculiser ou insulter pour avoir proclamé mon intérêt, mais bon – ce n’est pas ça le sujet de mon article d’aujourd’hui. )

Bref, vous avez compris : j’avais le volume des émotions à + 10 000 tout le temps.

Naviguer ces eaux tumultueuses n’était pas évident car je recevais un double message : d’un côté, c’était bien d’être passionnée, authentique, transparente, mais de l’autre… pas trop. C’était mieux de se tenir tranquille, de ne pas faire de vagues, de ne pas parler des émotions trop intenses que je ressentais sous peine de me faire dire des choses que je trouvais infantilisantes ou invalidantes. Peut-être que dans le fond, les gens voulaient  juste alléger mon malaise, mais ça ne fonctionnait pas très bien.   Plus le temps passait, plus j’avais l’impression que quelque chose clochait chez moi.  C’était épuisant de toujours voler d’un extrême émotif à l’autre.  Quelque part dans ma vingtaine j’ai décidé de consulter parce que ça me sortait par tous les pores de la peau, et je me sentais malheureuse. Prise dans une tourmente qui comprenait une relation passionnelle à distance avec un européen, des études qui ne m’intéressaient pas vraiment, une identité à définir et des projets à bâtir, je me sentais dépassée. Après plusieurs rencontres différentes, l’ultime rencontre avec une psychiatre a eu lieu et on m’a donné un espèce de «pas-diagnostic» : je présentais «des traits limites et histrioniques mais sans trouble de la personnalité».  Ce que mon coeur a entendu, c’était encore «tu en mets plus que le client demande, tu es trop exigeante et émotive, excessive, etc.».  Donc j’ai décidé de me faire soigner.

Fast forward quelques années plus tard, avec une rupture atroce, un abandon d’études et plusieurs emplois plus ou moins satisfaisants derrière la cravate, je ne vais pas réellement mieux, mais je ne m’en rends pas compte car AU MOINS je ne suis plus hypersensible. Je suis une machine à rationaliser. Je ressens beaucoup de fierté à être perçue comme forte, cérébrale, intellectuelle, solide.   J’ai une nouvelle personne dans ma vie à qui je refuse de m’attacher et avec qui je prétends que ça restera simple, que je ne me laisserai certainement jamais prendre à tomber en amour à perdre le nord encore une fois. (pour faire court, ce quelqu’un est mon mari aujourd’hui. So much pour garder ça simple 😉 ) Je poursuis toujours mon chemin, une petite thérapie ici, une autre là, yoga, livres de self-help, changements d’alimentation, etc. J’achète une maison. Je change encore d’emploi. Je travaille à mon compte. Je trouve des clients, mais finalement ça ne tourne pas comme je voudrais. Je trouve ma job de rêve puis je la perds par manque de travail.  Je me marie.  Je trouve un nouvel emploi qui finalement s’avère excellent pour mes besoins actuels, et où je suis aimée et appréciée. Mais ça ne va toujours pas, au fond.

Je ne ressens pas grand chose. Je ne suis pas capable d’identifier ce que je veux. Pas beaucoup d’intérêts durables. Pas de passions, de rêves, de projets fous ou plus sérieux. Pas d’espoirs. Je vis au jour le jour, et pour ressentir vraiment des émotions il faut que celles-ci soient fortes en TA*****! (Ne vous inquiétez pas, j’ai pleuré le jour de mon mariage et je tremblais tellement que je ne réussissais pas à signer le registre!)

Mon cœur ne parle pas assez fort pour que je l’entende. Mon moral se détériore. Ma créativité est à zéro, ce qui me lance un sérieux signal d’alarme. Une autre pile de défis personnels me tombe dessus et je décide de retourner aux études et d’entreprendre plusieurs activités hors-travail pour être sûre de ne pas avoir le temps de penser.  Un peu plus tard,  l’énergie à zéro, je retourne consulter.  Après quelques rencontres, deux hypothèses principales émergent :

  • Est-ce que, par hasard, on aurait essayé de tuer une mouche avec un bazooka, avec la thérapie de 2 ans pour les hypersensibles/TPL qu’on m’a conseillé de suivre, est-ce que ça se peut qu’au lieu de baisser le volume des émotions… j’avais fermé la valve au complet?
  • Est-ce que ça se peut que mon identité diffuse, mon manque de goût de l’effort… aient le droit d’exister, mais que j’aie le droit de ne pas les écouter? Que je puisse décider de poser des gestes sans tout analyser à outrance, sans tout comprendre, et sans autre raison qu’avoir le désir de les poser?

Je revoyais dans ma tête cette fantastique bande dessinée d’Allie Brosh, et je comprenais des choses. J’ai eu peur. Je ne voulais pas me rendre dans le trou du désespoir où elle avait été. Je me sentais dépassée par un tas de nouveaux défis et problèmes qui étaient apparus tous en même temps. Il fallait que je réapprenne à ressentir, que j’arrête d’être juste une tête flottante désincarnée, détachée du reste de mon corps, incapable de poser des limites à qui que ce soit par peur de décevoir, incapable de me donner du temps et dévorée par la question «À quoi bon???»  J’en ai eu assez de mon angoisse existentielle, de ce gros «rien» qui habitait dans mon ventre et qui cachait TOUTTTTTTTTTTEEEEEEEEEEEEEE les émotions que j’avalais.

Et j’ai décidé d’ouvrir la porte.    À suivre…

Prétendre

Chers lecteurs… il me semble que je commence chaque chose que je poste ici par des excuses de ne pas avoir posté depuis si longtemps. Eh bien, ce temps est désormais révolu. Aujourd’hui, je ne m’excuserai pas. Je vais assumer mon silence et mon absence. L’inspiration ne se commande pas, et il est hors de question que je laisse mon rapport avec l’écriture se détériorer car j’en fais une obligation ou une course à la performance.

J’ai décidé de venir vous écrire aujourd’hui. Je ne sais pas si la prochaine publication sera dans deux heures, trois semaines, deux ans. Je vais rester dans l’ici maintenant.

Récemment, j’ai repensé à un livre dont j’avais vu le titre, et que je n’ai finalement jamais acheté. «Cessez d’être gentil, soyez vrai!» par Thomas d’Ansembourg. Peut-être n’étais-je pas prête à le lire jusqu’à aujourd’hui, mais toujours est-il que j’ai la ferme intention de me le procurer.

Je suis un être de performance. Depuis toute jeune, j’ai saisi assez vite que si j’étais excellente dans quelque chose, ça me valait de la reconnaissance de mes pairs, de l’attention. Ma soif de reconnaissance, de validation et d’acceptation m’ont nui.

Pendant de longues années, j’ai été l’oreille et la conseillère de tout le monde, et j’ai été entourée de gens qui avaient toujours besoin de moi, mais jamais de temps ou d’empathie pour moi. Lorsque j’ai changé, assez drastiquement, on m’a reflété que je n’étais plus la bienvenue dans mon cercle d’amis d’alors.  J’ai donc changé de cercle d’amis, et ce fut chose du passé. J’eus la chance de changer de niveau scolaire en même temps et d’intégrer un programme ou je pouvais me rouler dans l’admiration de mes pairs car j’y étais naturellement douée.  Ensuite, j’ai rencontré celui qui allait devenir mon premier chum sérieux. Je buvais ses paroles et j’étais prête à tout pour exister dans son regard, pour qu’il voit d’autre chose que «one of the guys». J’ai fini par gagner son coeur en partant avec un de ses amis. Après avoir laissé  l’ami en question et avoir passé plus d’un an avec le gars que je croyais parfait, la relation s’est terminée assez laidement. J’avais fait de bien mauvais choix, perdu de vue toutes mes amies, alors je devais recommencer une nouvelle campagne de séduction et de performance. Vous voyez un peu le pattern?

Encore aujourd’hui, je me rends compte que mon estime personnelle est intimement liée à l’acceptation des autres, mais aussi à ma capacité à me différencier. J’ai perdu, quelque part, mon aptitude à trouver mes besoins aussi importants que ceux des autres. J’ai toujours l’impression que c’est égoïste.

Suite à une conversation que j’ai eue avec une personne dont l’opinion possède une certaine valeur à mes yeux, j’ai ressenti une grande frustration. Oui, c’est vrai que j’ai besoin de me différencier, d’être unique, de briller pour sentir que j’existe réellement. Mais est-ce si mal? Là où je ne  suis pas d’accord, c’est lorsque les prétentions embarquent. Je crois avoir le droit d’être telle que je suis, et je crois que personne d’autre que moi-même ne peut réellement savoir ce que je ressens, ce que je vis et ce que je souhaite. Mais alors, pourquoi l’opinion des autres, leur vision de moi m’importe tant? Le simple fait que je sois si préoccupée par ce que j’estime être des prétentions non avérées démontre tout de même que la personne qui m’a confronté raison sur un point: je laisse beaucoup trop rentrer d’influence, et je ne me respecte parfois pas assez pour mettre des limites sans en concevoir une culpabilité énorme. Chiotte! Toujours choquant quand quelqu’un a raison n’est-ce pas.

Tant qu’à être en début d’année, aussi bien prendre une résolution: celle d’être moins gentille, mais d’être davantage vraie. Je vais aussi prendre celle de développer ma maîtrise de l’art ancien du So What. Je ne sais pas encore combien de temps ça va  m prendre, mais je vais me donner assez d’importance pour faire cela. Je vais me respecter assez pour ne pas rester dans des situations qui ne conviennent pas; assez pour clore proprement les relations dont je ne veux plus; assez apprendre à tolérer l’inconfort de ne pas être adorée par tout le monde et pour vivre avec le fait que des gens seront parfois fâchés contre moi, qu’ils ne seront ni d’accord,ni  admiratifs.  Je vais essayer d’apprendre à m’aimer assez moi-même pour me donner du temps, de l’importance, du repos ou un coup de pied dans le cul, si c’est requis.

Je vais prendre la place qui me revient, c’est-à-dire la mienne, et je vais tenter de cesser d’être plus plus plus. Je vais essayer d’être juste assez.

Good enough.

Spécial de Noël: le contentement vu par une bouddhiste.

Chers lecteurs, en cette période des fêtes, j’aimerais vous faire part d’une petite réflexion que j’ai entamée il y a un certain temps. En tant que bouddhiste, je respecte les autres traditions, et ayant grandi dans une tradition chrétienne, Noël est quand même une période importante pour moi, un moment où je souhaite être plus proche de ceux que j’aime et qui m’aiment. C’est aussi un moment où je me sens plus introspective.

Tout récemment, je discutais avec une amie qui se questionnait à savoir si elle n’était pas paresseuse en acceptant une offre de stage rémunéré dans une ville qu’elle connaissait à l’étranger, offert par le biais de connaissances. Elle voyait tous ses amis aller dans des boîtes de renom très importantes, et avait peur de «se résigner» en acceptant l’offre qu’elle avait eu.  Je lui ai répondu qu’elle ne se «résignait» pas, mais se «contentait», tout en se donnant des conditions optimales pour obtenir de très bonnes notes et références pour son stage, car n’ayant pas à se soucier de sa subsistance et étant dans un environnement familier, ce serait beaucoup plus confortable pour elle. Qui plus est, elle pourrait plus librement personnaliser ses activités de stage et avoir des gens plus attentifs à ses besoins d’apprentissage, contrairement à une grande boîte ou elle aurait pu aligner les soixante heures semaines à ne rien faire d’autre que gratter du papier et jouer les petites mains. 

Le fait qu’elle se soit automatiquement comparée à ses collègues, et qu’elle remette en question une si belle opportunité sur le principe que c’était paresseux et un geste de résignation d’accepter une offre obtenue par cooptation m’a porté à réfléchir et à méditer sur la nature du contentement et la valeur de la souffrance.

Dans une telle condition, penser plus petit, plus proche, est peut-être la voie à suivre. Lorsque quelque chose nous est offert gracieusement, l’accepter est un signe de gratitude envers la vie; ce n’est pas de la résignation.  Trop souvent, et à tort, nous avons l’impression que quelque chose ne peut avoir de valeur que si nous avons souffert et travaillé très fort pour l’obtenir. Ce faisant, obnubilés par le mérite, nous passons à côté d’opportunités qui auraient pu nous faire grandir, nous transformer et nous enrichir. 

Cette idéologie provient de notre vieux fond judéo-chrétien, qui nous porte à croire que rien qui nous vient naturellement ne peut être valable. Une tradition laborieuse a ses bons côtés en incitant les gens au travail, mais elle comporte sa part d’ombre dans le masque qu’elle impose au contentement. Il n’y a pas, je répète, il n’y a pas de valeur ajoutée à souffrir pour obtenir quelque chose.  Cela ne rend pas l’obtention plus glorieuse ou plus justifiée. En contrepartie dévouement, l’effort juste et l’attention juste portée à une cause nous élèvent. Cependant, si les parvenus et opportunistes de ce monde nous semblent parfois privilégiés et inconscients, ce n’est pas toujours le cas. Comme nous sommes rapides pour dégainer le spectre de la perte de valeur par facilité!

Chaque moment de notre vie, nous sommes submergés par des messages qui nous intiment de «Viser plus haut! Vivre notre rêve! Suivre nos cœurs et nos passions!» C’est merveilleux, mais n’est-ce pas là une négation de la possibilité d’être satisfait?  Parfois, la résignation et le contentement se ressemblent beaucoup, à un point tel qu’on ne fait plus la différence.  Le contentement n’est pas mauvais en lui-même, et il s’apprend. Se contenter, c’est se libérer un peu plus de l’emprise de nos désirs, parfois inatteignables, même si on les souhaite tellement du plus profond de notre cœur. 

La phrase «Quand on veut, on peut» m’apparaît de plus en plus comme une fausseté relevant de la pensée magique. Je ne dis pas cela emportée par un élan de pessimisme, mais plutôt de clarté mentale; vouloir, ça ne fait pas tout. Nous devons vivre avec les chances qui nous sont données aussi, et l’ensemble des possibles qui nous est offert. Il faut prendre la responsabilité de notre bonheur, soit; mais plutôt que se fixer un idéal après lequel courir sans arrêt, pourquoi ne pas regarder tout près?  À force de plisser les yeux pour voir au loin, on ne voit pas que notre bonheur est assis sur notre nez.

Se contenter, c’est avoir assez de respect pour soi-même et ses accomplissements pour s’en reconnaître la valeur. Loin de moi l’idée de laisser tomber des ambitions positives, mais il me paraît primordial de voir davantage ce que nous possédons déjà et d’en être satisfait. À partir du moment où nous sommes satisfaits, nous libérons notre esprit de la soif du «plus», et lui donnons plus d’espace pour les «comment» et les «pourquoi» qui jalonnent notre existence.

Mes chers lecteurs, je vous souhaite d’agréables fêtes de fin d’année, et de trouver la satisfaction, la paix d’esprit et le contentement dans vos vies de tous les jours. Que votre existence vous permette de les atteindre, et de les garder.

Paix, amour et sérénité!

Dominique

La valeur d’un lobster roll

Salut à toi, cher lecteur.  Mon rapport plus que sporadique avec mon blog atteint des sommets.  Aujourd’hui, mon sujet du jour est une critique resto. Comme je suis une gourmande accomplie,  j’ai le goût de te parler de mes découvertes bouffe, sans toutefois devenir «un autre crisse de blogue de foodie». Je vais te parler d’une récente expérience que j’ai eue, qui m’a laissé perplexe, et qui me fait remettre en question ma «foodieness» assumée.  

 

Mise en contexte: Dimanche, comme à l’habitude avec Chéri on ne savait pas qui faire, alors on a décidé d’aller faire les galeries d’art et d’aller au resto. Les galeries c’était créatif, mais le resto, c’est toujours ce qu’on fait quand on ne sait pas quoi faire. De galerie il n’y eut point, parce que nous sommes partis beaucoup trop tard de la maison.  Comme Piteurpanne ici présente n’aime pas être une cliente fatigante, elle a eu beaucoup de mal à se décider sur un endroit, et à bout de ressources, a décidé d’aller au Cochon Dingue sur le boulevard Champlain, à la suggestion de son doux. 

 

Pour mettre la table (!) je n’ai jamais été une fan de cet endroit faussement rustique, qui se dit «cochon» mais manque cruellement de «dingue» à mes yeux et à mes papilles.  

 

C’était la troisième, et dernière chance que je donnais à cet endroit de me suprendre et/ou de me satisfaire. Malheureusement, ça n’a pas passé le test.  

 

Ça faisait un bon bout de temps que j’avais le goût de manger des lobster rolls. C’est donc cela que j’ai pris. Comme l’assiette était au-dessus de 18$, je me suis imaginé, à tort, une assiette plantureuse qui conviendrait à ma grand’faim du moment. Malheureusement, ce que j’ai reçu était un petit roll très ordinaire sur un pain sans caractère, une poignée de frites, de la mayo qui goûtait vraiment la mayo industrielle, et environ deux cuillers à soupe de coleslaw. 

 

Ouin. Si vous me connaissez IRL, vous savez déjà que quelques épithètes plus ou moins religieux me sont passées par la tête à ce moment-là. Je déteste ce genre de fausse représentation. Mais au-delà de ça, plutôt qu’être vraiment fâchée, je me suis dit qu’il était plus que temps que je remette mon rapport avec la restauration et la nourriture en tant que divertissement en question.

 

Est-ce qu’on est vraiment rendus, dans la vie, à trouver ça correct de payer 20$ pour une «boîte à lunch» tout simplement parce qu’elle annonce «du terroir», où qu’elle met en vedette un ingrédient rare? Qu’elle se dit «cochonne», «épicurienne», «décadente», quand au fond c’est rien qu’une câlisse de «samouiche» en robe du dimanche? D’la bouette dans un vase Ming, ça reste d’la bouette, non?  

 

Avec le prix du homard à la baisse, en plus, cela me laisse un peu perplexe.  J’ai de la difficulté à concevoir que ce genre de prix outrancier soit devenu la norme, à un point tel qu’on est tous un peu gênés de dire notre déception au serveur. Pauvre gars, qu’est-ce qu’il aurait pu faire, au fond; il est juste là pour gagner sa croûte, et à part créer un silence «awkward» et risquer un crachat dans mon assiette, je ne pense pas que ça aurait fait quoi que ce soit que je lui dise. Je ne fais pas exception, je ne l’ai pas dit. Mais sitôt sortie de là, je suis allée manger un gros dessert, parce que non seulement j’avais encore faim,  mais j’avais l’impression d’avoir fait rire de moi. Donc, autant pousser le ridicule au bout en se faisant un petit «binge» de sucre sympathique! 

 

De la même façon, le dessert que j’ai mangé a coûté 7 dollars, pour un bout de pâte frite tartiné de sauce au chocolat cheap et de beurre de peanut. 

 

Vraiment? 

 

Je me rends compte du privilège que j’ai de pouvoir casquer tout ça sans sourciller. Cependant, je viens d’une famille modeste, et je connais la valeur de l’argent.  Et, au fond, je perçois de plus en plus le ridicule des sorties au resto que j’ai déjà tant aimées.   De plus en plus, ce que je mange me déçoit. Pas de caractère, pas assez de nourriture, ou pis encore, trop de nourriture pour rattraper une piètre qualité… des assiettées de gras frit qui se font des glorioles de risquer de boucher nos artères… Je pense que la balle a peut-être été échappée quelque part. 

 

À quel moment me suis-je mise à trouver cela correct de payer un prix de fou pour un sandwich, juste pour le manger hors de chez moi, et ne pas le faire moi-même? Est-ce que j’ai déguisé une paresse et un manque de curiosité sous une belle étiquette à la mode?

 

Le prix que j’ai payé ce jour-là en nourriture, dessert et boissons hors de la maison aurait pu m’acheter certainement un gros sac de victuailles fraîches qui m’auraient duré beaucoup plus qu’un repas.  Même, en faisant vraiment attention et en choisissant judicieusement, je me souviens avoir déjà mangé presque une semaine sur un tel budget. 

 

À quel moment c’est devenu acceptable ce cirque? Honnêtement, la prochaine fois que je voudrai faire une niaiserie pareille, j’essaierai de m’en rappeler. Je me demanderai à quel besoin je veux répondre, et je le ferai correctement. Si je m’ennuie, je me désennuie; si je suis curieuse, je me cultive; si mes oreilles sont vides, je plongerai dans la musique; si je veux m’évader, je sortirai et je lirai; et si j’ai faim, je mangerai, mais selon MES termes.  Ma façon de vivre la bouffe a changé; manger au resto pour manger au resto, ça va faire. Je veux le faire au juste prix, selon une réelle envie, pas juste pour faire quelque chose. 

 

Quand on voudra me vendre un lobster roll à 18$, ça sera non. Non à l’embourgeoisement et aux faux-semblants créés par une culture foodie qui a un peu perdu ses repères, et qui a érigé la bouffe en dieu insatiable qu’on vénère à grands coups de dollars. 

Entorse sociale

Vendredi dernier, j’ai pris une moyenne débarque en descendant de l’autobus. Je me suis foulé le pied droit, en voulant faire bien attention à mon pied gauche.

Pour faire une histoire courte, personne ne m’a aidé, même pas le chauffeur, même pas le mec qui attendait impatiemment que j’arrête de souffrir assise sur le plancher de l’autobus avec mon orteil sanguinolent. Même pas tous les gens assis sur la terrasse qui buvaient de la bière en ce beau vendredi après-midi précédent un week-end de trois jours.
En plus d’être en ********* parce que je venais de me blesser au début de ce congé bien mérité, j’étais dégoûtée par l’indifférence générale des gens.

Pas de craquement sourd de l’astragale, ni de bout d’os au travers la peau translucide de mon peton? Pas d’aide! Relève-toi, grosse maladroite.

Je suis certaine que si j’étais une belle fille, une belle «pitoune» délicate et gracile, 10 personnes se seraient précipitées pour me venir en aide, dont un généreux lot de princes sauveurs en devenir.
Mais là c’était différent. Je suis obèse morbide, et de toute façon ça me prenait trop de temps à descendre du bus, donc souffre, grosse truie. Autant assumer mon statut de self-rescuing princess.
Nevermind que j’essayais de protéger mon pied gauche, que j’avais blessé en reprenant l’entraînement trop vite.

J’ai attendu que ma brûlure d’orgueil s’apaise. La tarte à l’arrêt d’autobus qui prenait deux bancs avec ses sacs ne m’a même pas offert de m’asseoir.

J’ai clopiné jusque chez moi et j’ai lutté dans l’escalier. Mon pied, qui vient juste de subir une torsion presque complète dans un angle inhumain, a protesté et détesté chaque marche. J’ai fait les manœuvres d’usage : désinfecter la plaie, bien laver, assécher, vérifier la présence de corps étranger, mettre un pansement, surélever la jambe, mettre de la glace.
J’ai enfin pu pleurer de douleur et de rage.

Fast forward samedi matin, visite à l’urgence car pas de soulagement. Chance dans ma malchance, en deux heures et demie, je suis vue-radiographiée-conseillée-sortie. Une belle entorse. Game over : annule tous tes projets ma grande, tu as dorénavant un plan écroule pour trois jours.

Ma mère, dans toute la patience et grandeur d’âme dont elle est capable, m’amène manger du poulet. Nous n’avons rien mangé depuis ce matin. Ensuite, elle m’amène, en autobus, dans les magasins ou elle emprunte une chaise roulante pour que je puisse au moins me divertir. Durant le trajet, j’ai claudiqué entre les arrêts, j’ai eu peur de tomber à nouveau. Cependant, je me sentais vraiment impressionnée par ma mère. Je la trouvais bonne. Gentille. Elle aurait pu aller profiter du beau soleil. Je suis une sale peste qui râle, mais elle a de l’entraînement dans son métier. Je l’admire.
En sortant d’un grand magasin à rayons, une vieille conne sur le retour me demande si je n’ai pas peur de devenir paresseuse à me faire pousser comme ça. Sans l’ombre d’un sourire.

«C’est quoi ton ***** de problème?»

Jamais elle n’aurait osé si j’avais été mince. Ou âgée. Je lui brandis mon bracelet d’hôpital sous le nez alors que ma maman-tigre lui fait le regard le plus glacial que j’ai jamais vu en lui disant d’un calme olympien comme elle est une pauvre conne. Que sa fille a le droit de vivre, et qu’elle est une vraie combattante, mais qu’aujourd’hui, la gravité lui est tombée dessus.
La bougresse rit nerveusement et dit que c’était une blague, mais nous sommes déjà parties. Ma mère me roule dans une boutique beauté afin que je m’abrutisse le cerveau dans les bonnes odeurs et les petits pots.

La conasse nous rattrape pour se confondre à nouveau en excuses mais je ne l’écoute pas. Je l’éconduis vertement. Sérieusement, aujourd’hui, fuck la compréhension, ça ne me tente pas «pentoute». C’est alors qu’elle me dit qu’elle travaille comme préposée aux bénéficiaires avec des déficients intellectuels. J’ai envie de lui demander si elle pense que je suis déficiente mais je pense qu’elle est une cause perdue.

Maman – tigre lui demande si elle pense que je fais exprès, et si elle pense que ça me plaît de vivre cela, plus le regard des autres, à l’âge que j’ai. Elle lui dit mon malaise, ma gêne, et lui démontre du tac au tac comment faire une blague là-dessus est TOUJOURS une mauvaise idée. L’épaisse, qui nous fait face, bafouille qu’elle croyait que ce n’était QU’UNE cheville brisée. Je lui dis, avec un ton 0 Kelvin, que oui, c’est une cheville brisée. J’attends sa justification. Elle continue à vouloir nous conter sa vie, alors je lui dis en bon français de me «crisser patience» alors que maman-tigre, en me roulant distraitement et un peu dans le mur, lui dit qu’elle devrait clairement réviser sa façon de parler aux gens car elle en a grandement besoin pour sa carrière. Je souris en coin.

Mon visage brûle. La crétine s’en va. Je dépense du fric en retail therapy et j’apprécie infiniment la main protectrice de ma mère sur mon épaule. Elle me dit tranquillement qu’on voit bien qu’elle est juste inconsciente, etc. Mais je n’écoute plus ma petite maman pendant quelques instants, flabbergastée par la maladresse, l’inconscience et la stupidité du monde. Par le regard ingrat, et plein de jugement, que certaines personnes ont porté et porteront sur moi, parce que je daigne me divertir alors que je suis une grosse blessée. Je devrais me cacher, sans doute.

En s’en allant vers la librairie, ma mère réfléchit à voix haute sur l’expérience sociale que nous sommes en train de vivre. Je me jure silencieusement de continuer à ne jamais rire des personnes handicapées, et je regarde mon pied enflé sans chaussure. La docteure a raison, c’est une belle entorse. Sociale.