Comment je suis devenue une tête flottante, partie 1.

Cet article m’a demandé beaucoup de courage pour l’écrire. Je vous demande de rester gentils et sensibles dans les commentaires. C’est surtout pour me libérer et parce que c’est important d’en parler que je l’ai fait. Peut-être aussi pour avoir des encouragements, d’autres témoignages. Allez, je me lance. 

«J’ai tellement pleuré en écoutant ce film!»

«C’est vraiment une série dure à regarder… vraiment splendide!»

«Une série dramatique dont on ressort bouleversé.»

« Un roman percutant, qui exploite toute la gamme des émotions!»

 

Ceci n’est pas un extrait des dernières critiques littéraires et cinématographiques du journal.

C’est un exemple du genre d’annonce qui, pendant longtemps, me faisait systématiquement fuir une œuvre donnée. Je m’expliquais en fanfaronnant un peu : «Ah, moi le drama, la maudite guimauve dégoulinante romantique et autres dégâts de sentiments, ça m’intéresse pas.» J’étais fière d’être une de ces femmes qui détestent les films d’amour, les comédies romantiques et les drames.

J’ai toujours été une grande émotive. Je me sentais touchée par probablement tout ce qui peut être touchant, et même par ce qui était considéré banal par mes semblables

Il peut sembler paradoxal pour une personne hypersensible de se tenir loin de ces sources d’émotion vive, surtout si cette personne a un côté artistique fort.   Pourtant, ça n’est pas si farfelu quand on y pense;  au-delà de l’évitement, il peut aussi s’agir d’une façon de se protéger.  Ça peut aussi être un indice que quelque chose ne va pas, quand on ne peut plus s’exposer à cela.

On m’a souvent reflété que j’étais «mélodramatique». Trop intense.  Que j’exagérais. Que j’en mettais plus que le client demande. Pourtant, dans mon cœur et dans mon esprit, ces émotions étaient bien réelles, et vraiment, elles était aussi fortes que je le laissais transparaître.  Pour donner un exemple archi-galvaudé, je pouvais être émue aux larmes par un coucher de soleil. Ou encore, je pouvais me sentir vraiment appelée par tel ou tel mouvement spirituel, me sentir interpellée par la réalité d’autres cultures, me sentir profondément révoltée par les coutumes misogynes que je pouvais observer, etc.  De la même façon, je pouvais réellement me retrouver le cœur brisé après m’être pris un énième râteau. (Pour la petite histoire, je n’étais vraiment pas populaire avec les garçons, mais j’avais les tripes de «dire clairement mon intérêt». Quand je vois les belles phrases de mansplaining comme quoi ça serait tellement le fun si on faisait les premiers pas parfois, si on avouait simplement nos sentiments… ça me donne envie de hurler car la plupart du temps quand je le faisais, je me faisais copieusement ridiculiser ou insulter pour avoir proclamé mon intérêt, mais bon – ce n’est pas ça le sujet de mon article d’aujourd’hui. )

Bref, vous avez compris : j’avais le volume des émotions à + 10 000 tout le temps.

Naviguer ces eaux tumultueuses n’était pas évident car je recevais un double message : d’un côté, c’était bien d’être passionnée, authentique, transparente, mais de l’autre… pas trop. C’était mieux de se tenir tranquille, de ne pas faire de vagues, de ne pas parler des émotions trop intenses que je ressentais sous peine de me faire dire des choses que je trouvais infantilisantes ou invalidantes. Peut-être que dans le fond, les gens voulaient  juste alléger mon malaise, mais ça ne fonctionnait pas très bien.   Plus le temps passait, plus j’avais l’impression que quelque chose clochait chez moi.  C’était épuisant de toujours voler d’un extrême émotif à l’autre.  Quelque part dans ma vingtaine j’ai décidé de consulter parce que ça me sortait par tous les pores de la peau, et je me sentais malheureuse. Prise dans une tourmente qui comprenait une relation passionnelle à distance avec un européen, des études qui ne m’intéressaient pas vraiment, une identité à définir et des projets à bâtir, je me sentais dépassée. Après plusieurs rencontres différentes, l’ultime rencontre avec une psychiatre a eu lieu et on m’a donné un espèce de «pas-diagnostic» : je présentais «des traits limites et histrioniques mais sans trouble de la personnalité».  Ce que mon coeur a entendu, c’était encore «tu en mets plus que le client demande, tu es trop exigeante et émotive, excessive, etc.».  Donc j’ai décidé de me faire soigner.

Fast forward quelques années plus tard, avec une rupture atroce, un abandon d’études et plusieurs emplois plus ou moins satisfaisants derrière la cravate, je ne vais pas réellement mieux, mais je ne m’en rends pas compte car AU MOINS je ne suis plus hypersensible. Je suis une machine à rationaliser. Je ressens beaucoup de fierté à être perçue comme forte, cérébrale, intellectuelle, solide.   J’ai une nouvelle personne dans ma vie à qui je refuse de m’attacher et avec qui je prétends que ça restera simple, que je ne me laisserai certainement jamais prendre à tomber en amour à perdre le nord encore une fois. (pour faire court, ce quelqu’un est mon mari aujourd’hui. So much pour garder ça simple 😉 ) Je poursuis toujours mon chemin, une petite thérapie ici, une autre là, yoga, livres de self-help, changements d’alimentation, etc. J’achète une maison. Je change encore d’emploi. Je travaille à mon compte. Je trouve des clients, mais finalement ça ne tourne pas comme je voudrais. Je trouve ma job de rêve puis je la perds par manque de travail.  Je me marie.  Je trouve un nouvel emploi qui finalement s’avère excellent pour mes besoins actuels, et où je suis aimée et appréciée. Mais ça ne va toujours pas, au fond.

Je ne ressens pas grand chose. Je ne suis pas capable d’identifier ce que je veux. Pas beaucoup d’intérêts durables. Pas de passions, de rêves, de projets fous ou plus sérieux. Pas d’espoirs. Je vis au jour le jour, et pour ressentir vraiment des émotions il faut que celles-ci soient fortes en TA*****! (Ne vous inquiétez pas, j’ai pleuré le jour de mon mariage et je tremblais tellement que je ne réussissais pas à signer le registre!)

Mon cœur ne parle pas assez fort pour que je l’entende. Mon moral se détériore. Ma créativité est à zéro, ce qui me lance un sérieux signal d’alarme. Une autre pile de défis personnels me tombe dessus et je décide de retourner aux études et d’entreprendre plusieurs activités hors-travail pour être sûre de ne pas avoir le temps de penser.  Un peu plus tard,  l’énergie à zéro, je retourne consulter.  Après quelques rencontres, deux hypothèses principales émergent :

  • Est-ce que, par hasard, on aurait essayé de tuer une mouche avec un bazooka, avec la thérapie de 2 ans pour les hypersensibles/TPL qu’on m’a conseillé de suivre, est-ce que ça se peut qu’au lieu de baisser le volume des émotions… j’avais fermé la valve au complet?
  • Est-ce que ça se peut que mon identité diffuse, mon manque de goût de l’effort… aient le droit d’exister, mais que j’aie le droit de ne pas les écouter? Que je puisse décider de poser des gestes sans tout analyser à outrance, sans tout comprendre, et sans autre raison qu’avoir le désir de les poser?

Je revoyais dans ma tête cette fantastique bande dessinée d’Allie Brosh, et je comprenais des choses. J’ai eu peur. Je ne voulais pas me rendre dans le trou du désespoir où elle avait été. Je me sentais dépassée par un tas de nouveaux défis et problèmes qui étaient apparus tous en même temps. Il fallait que je réapprenne à ressentir, que j’arrête d’être juste une tête flottante désincarnée, détachée du reste de mon corps, incapable de poser des limites à qui que ce soit par peur de décevoir, incapable de me donner du temps et dévorée par la question «À quoi bon???»  J’en ai eu assez de mon angoisse existentielle, de ce gros «rien» qui habitait dans mon ventre et qui cachait TOUTTTTTTTTTTEEEEEEEEEEEEEE les émotions que j’avalais.

Et j’ai décidé d’ouvrir la porte.    À suivre…

Prétendre

Chers lecteurs… il me semble que je commence chaque chose que je poste ici par des excuses de ne pas avoir posté depuis si longtemps. Eh bien, ce temps est désormais révolu. Aujourd’hui, je ne m’excuserai pas. Je vais assumer mon silence et mon absence. L’inspiration ne se commande pas, et il est hors de question que je laisse mon rapport avec l’écriture se détériorer car j’en fais une obligation ou une course à la performance.

J’ai décidé de venir vous écrire aujourd’hui. Je ne sais pas si la prochaine publication sera dans deux heures, trois semaines, deux ans. Je vais rester dans l’ici maintenant.

Récemment, j’ai repensé à un livre dont j’avais vu le titre, et que je n’ai finalement jamais acheté. «Cessez d’être gentil, soyez vrai!» par Thomas d’Ansembourg. Peut-être n’étais-je pas prête à le lire jusqu’à aujourd’hui, mais toujours est-il que j’ai la ferme intention de me le procurer.

Je suis un être de performance. Depuis toute jeune, j’ai saisi assez vite que si j’étais excellente dans quelque chose, ça me valait de la reconnaissance de mes pairs, de l’attention. Ma soif de reconnaissance, de validation et d’acceptation m’ont nui.

Pendant de longues années, j’ai été l’oreille et la conseillère de tout le monde, et j’ai été entourée de gens qui avaient toujours besoin de moi, mais jamais de temps ou d’empathie pour moi. Lorsque j’ai changé, assez drastiquement, on m’a reflété que je n’étais plus la bienvenue dans mon cercle d’amis d’alors.  J’ai donc changé de cercle d’amis, et ce fut chose du passé. J’eus la chance de changer de niveau scolaire en même temps et d’intégrer un programme ou je pouvais me rouler dans l’admiration de mes pairs car j’y étais naturellement douée.  Ensuite, j’ai rencontré celui qui allait devenir mon premier chum sérieux. Je buvais ses paroles et j’étais prête à tout pour exister dans son regard, pour qu’il voit d’autre chose que «one of the guys». J’ai fini par gagner son coeur en partant avec un de ses amis. Après avoir laissé  l’ami en question et avoir passé plus d’un an avec le gars que je croyais parfait, la relation s’est terminée assez laidement. J’avais fait de bien mauvais choix, perdu de vue toutes mes amies, alors je devais recommencer une nouvelle campagne de séduction et de performance. Vous voyez un peu le pattern?

Encore aujourd’hui, je me rends compte que mon estime personnelle est intimement liée à l’acceptation des autres, mais aussi à ma capacité à me différencier. J’ai perdu, quelque part, mon aptitude à trouver mes besoins aussi importants que ceux des autres. J’ai toujours l’impression que c’est égoïste.

Suite à une conversation que j’ai eue avec une personne dont l’opinion possède une certaine valeur à mes yeux, j’ai ressenti une grande frustration. Oui, c’est vrai que j’ai besoin de me différencier, d’être unique, de briller pour sentir que j’existe réellement. Mais est-ce si mal? Là où je ne  suis pas d’accord, c’est lorsque les prétentions embarquent. Je crois avoir le droit d’être telle que je suis, et je crois que personne d’autre que moi-même ne peut réellement savoir ce que je ressens, ce que je vis et ce que je souhaite. Mais alors, pourquoi l’opinion des autres, leur vision de moi m’importe tant? Le simple fait que je sois si préoccupée par ce que j’estime être des prétentions non avérées démontre tout de même que la personne qui m’a confronté raison sur un point: je laisse beaucoup trop rentrer d’influence, et je ne me respecte parfois pas assez pour mettre des limites sans en concevoir une culpabilité énorme. Chiotte! Toujours choquant quand quelqu’un a raison n’est-ce pas.

Tant qu’à être en début d’année, aussi bien prendre une résolution: celle d’être moins gentille, mais d’être davantage vraie. Je vais aussi prendre celle de développer ma maîtrise de l’art ancien du So What. Je ne sais pas encore combien de temps ça va  m prendre, mais je vais me donner assez d’importance pour faire cela. Je vais me respecter assez pour ne pas rester dans des situations qui ne conviennent pas; assez pour clore proprement les relations dont je ne veux plus; assez apprendre à tolérer l’inconfort de ne pas être adorée par tout le monde et pour vivre avec le fait que des gens seront parfois fâchés contre moi, qu’ils ne seront ni d’accord,ni  admiratifs.  Je vais essayer d’apprendre à m’aimer assez moi-même pour me donner du temps, de l’importance, du repos ou un coup de pied dans le cul, si c’est requis.

Je vais prendre la place qui me revient, c’est-à-dire la mienne, et je vais tenter de cesser d’être plus plus plus. Je vais essayer d’être juste assez.

Good enough.

Le cardioscaphe

Le Pr. Parizeau s’abstint de crier «Eurêka», car c’était un lieu commun.  Il essuya nerveusement une goutte de sueur qui coulait le long de sa tempe, repoussant de longues mèches grisonnantes.  À son grand déplaisir, il ressemblait vraiment à l’idée qu’on se fait d’un inventeur. La presque cinquantaine, de petites lunettes excentriques, il promenait son mètre quatre-vingts d’un pas vif et rebondissant, toujours dans les nuages.  Il pouvait faire preuve d’une immense concentration, mais attention! Il fallait que ça l’intéresse. Il n’avait jamais compris les gens qui passaient un temps précieux à jouer aux dés ou aux cartes : c’était là une façon bien compliquée et improductive de glander. Lui, il dessinait des plans. Il bricolait, coupait, vissait, étudiait des fonctionnements.  Mais, dans sa carapace de science et de réflexion, il y avait une faille maudite qu’il ne rêvait que de colmater… il aimait les belles femmes. Il aimait les beaux hommes.  Mais il aimait surtout une belle fée dodue, mi-chérubin et mi-succube… il l’aimait d’amour tendre, d’amour fou, d’amour déraisonnable.  Il ne pouvait pas l’aimer, lui si misanthrope, elle papillon social. Elle était tout ce qu’il n’était pas, mais partageait avec cœur tout ce qu’il était aussi.  Elle, son rire trop fort, son sale caractère, ses petites manières, son espièglerie.  Elle le privait parfois de sommeil et souvent de bon sens. Et malgré tout son pragmatisme et ses grands raisonnements, il ne pouvait pas se passer d’elle.

Pour ajouter encore un peu de difficulté, elle l’aimait aussi! Elle était avare de paroles sur ses sentiments, ce qui était assez inhabituel pour ce petit elfe virevoltant. Elle savait s’esclaffer puis fondre en larmes en trente secondes… elle savait des tas de choses, moins que lui, mais quand même. Elle ne savait par contre pas ce qu’elle voulait.  Ah les fées avec leurs émotions, elles sont tellement difficiles à suivre!  Et puis, leur magie, elle n’est pas tellement impressionnante… elles ne peuvent même pas jouer avec le temps!   Dans le contexte, c’eût été fort utile puisque du haut de ses 154 ans, elle était beaucoup trop vieille pour lui. Elle avait l’air de 20 ans, mais son âme était si vieille que rien ne rencontrait son auguste maturité. Donc, elle risquait de vite s’ennuyer avec un jeunot comme lui, même si elle jurait le contraire.  

Après avoir vécu une amourette brève mais délicieuse, ils avaient tous les deux convenu que leur relation ne pouvait pas durer. Elle en hiver, lui au printemps, ils n’avaient pas les mêmes objectifs, ni la même façon de voir la vie. Pourtant, en faisant fi de l’avenir, tout apparaissait si facile… néanmoins, ils s’étaient assez aimés pour comprendre qu’ils allaient au devant d’une blessure au cœur qui ne guérirait jamais. Leurs âmes perdues s’étaient croisées, il était temps pour eux de reprendre leur chemin, après s’être fait beaucoup plus de bien que de mal.  Même pour un scientifique, laisser quelqu’un avec sa tête plutôt que son cœur était une entreprise quasi-impossible. C’est pourquoi, après avoir ramassé les miettes de leur amour, il s’était mis en tête de construire quelque chose qui leur permettrait de survivre à leur amour : un cardioscaphe!

 

« Cardioscaphe : n.m. boîtier isolant empêchant l’amour d’un humain pour un autre de détruire le cœur de ce dernier. Constitué d’une double gaine protectrice, le mécanisme peut fonctionner différemment selon la personne qui le porte, soit en verrouillant l’entrée d’amour, soit en empêchant la sortie. »

Écrite dans une calligraphie tremblante, cette définition s’étalait dans le haut d’une feuille chiffonnée et élimée.  Dans un accès d’impatience, le professeur l’avait violemment froissée et étudié la trajectoire balistique de la sphère ainsi formée vers la poubelle. 

Une demie-heure plus tard, il s’était ensuite calmement relevé, l’avait reprise dans la poubelle, décollé le morceau de peau de poulet qui s’était incrusté dessus, et avait fait son choix. C’était sans doute son projet le plus stupide, mais il n’avait plus le choix, maintenant qu’il ne parvenait plus à travailler cinq minutes sans penser à la bouche gourmande de sa belle fée. Elle lui faisait penser à mademoiselle Cunégonde dans Candide de Voltaire : fraîche, grasse, appétissante. Et elle prenait trop de place dans son esprit dévoué à l’avancement de la connaissance.  Il trouvait que c’était une injure à son savoir d’être ainsi confronté à quelque chose d’aussi incompréhensible que cette curieuse obsession.

Pour ajouter l’insulte à l’injure, il réalisait qu’il ne pouvait pas, physiquement, inventer une machine qui supprime les sentiments. Il n’était vraiment pas d’humeur à fricoter avec les êtres soi-disant «magiques», auxquels il ne croyait pas, ni à contacter le clergé pour connaître les «sorcières» du coin, sachant qu’il ne tirerait rien de bon de ces intégristes à qui il avait fait croire qu’il était ermite pour qu’on lui fiche la paix.

Travaillant d’arrache-pied, durant des jours et des nuits durant, il avait lu des tonnes de livres, de l’alchimie aux grimoires de sorcières en passant par des parchemins devenus si vieux qu’il croyait les réduire en cendres simplement en posant sa main dessus.  Cœur de gorgone? Non, c’est difficile de trouver une gorgone par les temps qui courent.  Cage en métal et en granite à insérer dans la poitrine? Pas vraiment sa manière préférée de mourir.  Décoction de souci, d’angélique et de sabot-de-vénus?  À part les soucis, il ne voyait pas ce que ça lui apporterait.  Il lui fallait penser en dehors du cadre. Eh oui, même dans des circonstances magiques, il y a un cadre. Et il faut le respecter. Vous n’avez pas idée des colères qu’un dieu ou qu’un mage peut piquer si on l’invoque de la mauvaise façon. Ils vous jettent vos potions et vos outils au visage comme des malotrus et après, ils vous font exactement le contraire de ce que vous avez demandé! C’est peut –être ainsi, tiens, qu’il était tombé fou passionné de Laenika… il avait tant demandé à Dieu, en qui il ne croyait pas, de le protéger des affres de l’amour, que celui-ci lui avait servi une bonne leçon!  Hélas, se questionner sur le «pourquoi» ne lui permettait pas d’avancer sur le «comment».

 

Alors qu’il commençait à sentir le sommeil l’envahir, l’envie de Laenika lui prit au ventre.  Il étudia soigneusement la sensation dans ses entrailles; est-ce que c’était là qu’il lui fallait chercher?  Réfléchissons… et s’il plantait, juste au-dessus de son sexe, un aiguillon trempé dans un mélange d’ajonc, de myrrhe et de nénuphar? Ce sont là de puissants anaphrodisiaques. Mais ça serait juste bon à éteindre le feu qu’il avait au cul, pas celui qu’il avait au cœur.  Et puis, aïe. Douloureux. Mais est-ce qu’il y a quelque chose qui fait plus mal que sentir sa plantureuse fée se flétrir de chagrin devant l’impossibilité de leur futur? Il se demanda s’il ne devait pas inventer une machine à devenir bête et méchante pour elle, afin qu’elle ne puisse plus aimer personne. Comme ça, elle n’aimerait ni lui, ni un autre. Mais, cette solution était bien égoïste…

C’est alors que la vraie, l’unique solution s’imposa à son esprit.  Il se souvient que le génie d’Aladin avait déjà mentionné qu’il ne pouvait rendre personne amoureux, mais il n’avait pas fait mention au sujet qu’il ne pouvait pas donner d’instructions sur comment fabriquer quelque chose pour arrêter quelqu’un d’être amoureux!   Oui! C’était ça! Pour construire son cardioscaphe, il lui fallait un génie, un esprit, un djinn, appelez ça comme vous voulez, mais quelque chose qui peut s’infiltrer sans faire de mal et rester là.  Une entité qui pourrait posséder seulement la partie du cœur qui rend fou, celle qui tombe en amour.   Tous ses sens d’homme de science étaient en révolte , car au fond tout ça ce n’était que des sornettes, mais qu’est-ce qu’un cœur désespéré n’essaierait pas…

 

2

Le jour suivant, Pr. Parizeau se leva aux aurores et se perdit dans les amas de livres qui jonchaient le sol de son antre. Il finit par dénicher la formule suivante :  

« Chouette chevêche, charme chantant, chipe mon cœur et chuinte au vent.»

Il s’étouffa de rire devant l’absurdité de la formule.

Une chouette? Vraiment? C’est ce qu’ils avaient trouvé de mieux pour les ignares, pour les faire croire qu’ils avaient le contrôle sur leurs pulsions?  Ridicule.  Il regarda fixement les yeux du petit oiseau dessiné grossièrement sur l’image. Vraiment? Vraiment? 

Pour une raison inconnue, il recopia le tout sur une autre feuille, et poursuivit ses recherches comme un fou jusqu’à la nuit tombée, à tel point qu’il s’assoupit en position fœtale sur la poussière alors qu’il essayait de récupérer un traité de mythologie sous la table. Un flash passa sous ses paupières closes : la chouette! N’oublie pas la chouette!

Il se réveilla en sursaut, en criant, paniqué. LA CHOUETTE!  Sa main reposait toujours sur le traité de mythologie. La chouette, l’alliée d’Athéna. Qu’avait-il à comprendre?

Décidément, il était de plus en plus perplexe.  Lui qui riait à gorge déployée de «l’instinct», de la «clairvoyance» et autres balivernes, il se sentait prisonnier de ces concepts sans fondement auquel il ne comprenait rien par manque d’intérêt. Il but avidement le fond d’hydromel tiède dans son hanap. À quoi bon garder ses esprits quand on déraille autant? Il était d’humeur morose.  Il détestait être confronté à un problème apparemment sans solution.  Et cette petite voix sucrée dans son oreille qui lui réclamait d’arriver dès que possible à l’orée de la forêt… il se sentait fléchir. Il avait davantage la tête aux courbes angevines de sa jolie nymphe qu’à se coltiner un traité sur des divagations vétustes de fous anciens!

 

Quelques heures plus tard, à moitié saoul, il réfléchissait toujours à la fameuse chouette.  IL avait au moins retrouvé l’intelligence de se dire que la solution de type «cardioscaphe» ne se trouverait nulle part ailleurs que dans son esprit, et que rien de magique n’allait se passer pour le sortir de son chagrin.   Il trouvait que sa recherche piétinait, et songeait vraiment à se laisser tomber dans son lit de plumes.  Il s’interrogea sur la symbolique d’Athéna et sa chouette.  La chouette représente la connaissance, la sagesse, et non pas l’aspect guerrier.  Oui il est bien facile de dire qu’il faut être sage, mais la sagesse, dans ce contexte, réside dans quoi?  Où peut-être que ça regardait la technique de chasse, un vol rapide à très basse altitude. Une invitation à ne pas s’emporter et à cheminer en ligne droite loin de tout cela? Peut-être, mais peut-être pas.  Quel imbroglio, et puis il se trouvait bien stupide de même s’interroger sur un rêve ridicule…

 

3

Le lendemain, malgré la douleur qui lui cisaillait le crâne, l’entêté professeur passa encore la journée à ignorer les appels télépathiques de Laenika pour trouver une solution.  Il savait que Laenika lui ferait la vie dure quand elle lui mettrait le grappin dessus, mais peu importe. Il en était rendu à remonter dans la généalogie de la déesse. Athéna était la fille de Zeus, et d’une Océanide, Métis, qui représente elle aussi la sagesse et la ruse.  La ruse !? Et c’est tout bêtement en s’habillant que la solution lui vint, les yeux fixés sur la chevêche dessinée sur le vieux papier.  Il lui fallait ruser.  Il allait se mettre à courtiser toutes les courtisanes et tous les beaux éphèbes du château; normalement, la jalousie de Laenika ferait en sorte qu’elle voudrait probablement le tuer. Elle allait n’en faire qu’une bouchée, mais peu lui importait.  La seule chose qui lui dérangeait, était de savoir qu’Il allait lui faire un chagrin incommensurable, elle qui avait été tant de fois éprouvée durant sa longue existence, et qui au départ n’avait voulu que son bien. Mais c’était le seul choix qui lui restait. Plus il y pensait, plus ça avait de sens : Métis avec ses deux visages, bien cachée, force primordiale aux côtés d’Éros… voilà!

Bien déterminé à user son capital séduction, la première créature qu’il croisa ce jour-là fut, en effet, Laenika.  Ses yeux marrons brillaient de colère, les narines de son nez charmant frémissaient, et une rougeur enflammée était visible sur ses joues.     Ses ailes étaient toutes plates sur son dos, et la charmante lueur qui nimbait son corps n’était qu’un nuage gris.  L’inventeur déglutit, prêt à se faire éviscérer verbalement.  Elle était si belle, sa furie…

«Tu pensais me mentir combien de temps comme ça?» Interloqué, le professeur se figea. Il ne lui avait encore rien dit! Et à sa connaissance, toute perspicace qu’elle soit, elle n’avait pas encore la faculté de deviner ses plans. «Mais… de quoi parles-tu?» balbutia-t-il.   «Sur ton âge! Salaud tu m’as menti sur ton âge!»  vociféra-t-elle. Il blêmit.  Il se souvint qu’il avait en effet omis de dire à Laenika qu’il n’avait même pas 50  années terrestres. Il lui avait plutôt dit qu’il avait volontairement arrêté son vieillissement à cet âge-là, pour qu’elle accepte de l’aimer au moins un peu.  «Je… je suis désolé. Je… ne pensais pas que c’était si important pour toi.  Je nous savais de toute façon condamnés, mais je n’avais pas envie non plus de saccager nos possibilités. Je…»   Il s’interrompit, affreusement mal à l’aise. Des larmes argentées s’écoulaient des yeux de sa jolie fée. Elle pleurait souvent, mais pas des larmes argent. Il n’eût que faiblement envie de se défendre, préférant lâchement qu’elle demeure fâchée et qu’elle s’en aille, brisant à tout jamais leur relation. «Tu m’as menti non seulement sur ton âge, mais sur ta sagesse» prononca-t-elle lentement. Il écarquilla les yeux. «Quelle sagesse?» «Tu m’avais dit, que tu étais une grande personne. Que tu serais capable d’être un adulte. Et tu ne peux pas! Moi je suis une fée, même si j’ai 154 ans, je ne serai jamais une adulte, et je ne veux pas être mature, non , non , non!»  rugit-elle, trépignant comme une enfant de trois ans. Il contint un sourire amusé. Elle était tellement, tellement irrésistible.   «Laenika… être une grande personne, ça n’est pas être intelligent ou être capable de mettre un loquet sur son cœur.  Je ne sais pas qui t’a mis ça dans la tête, mais ça n’est pas moi…» Il s’interrompit, sentant poindre l’explosion de rage dans le brasier des prunelles de sa douce et dure à la fois. «OUI C’EST TOI, AVEC TON SALE CARDIOSCAPHE!» Perplexe, il haussa un sourcil, sans se démonter. «Tu fouilles dans mes affaires?» … «OUI! C’EST MOI QUI AI FOUTU LA FORMULE DE CHOUETTE SOUS TON PUPITRE, C’EST MOI QUI A MIS LE LIVRE SUR ATHÉNA DANS TA BIBLIOTHÈQUE!   C’était une énigme, je voulais que remontes jusqu’à Métis, et qu’en comprenant qu’elle était une Océanide, que tu te diriges à l’océan, où je me baignais nue avec un elfe, et tu aurais été fâché, et tu ne m’aurais plus aimée!   QUEL IGNARE! Tu devais voir ça et réagir comme un grand : arracher les ailes d’Airalt  l’elfe et me rejeter, comme les grands font. Comme les adultes! »

Il l’adorait. Il aimait même ses pertes de pédales.  Il aimait par-dessus tout sa sensibilité profonde, qui cette fois l’avait poussée à se  mettre en péril, pour leur bien.  Il se sentait, encore une fois, perdu. Tellement attaché. Il l’enlaça alors qu’elle le martelait avec ses petits poings tendres malgré tout et qu’elle continuait de vociférer. Il posa sa main sur sa belle petite tête frisée, l’autre sur le creux de sa taille,  et attendit que la tempête se calme.  De petits éclairs bleus jaillissaient de ses ailes.

La seule sagesse qu’il pouvait avoir, c’était celle du cœur, dans cette situation. Et il sut d’emblée que ce n’était qu’une manche dans la bataille. La route serait encore longue, mais il était déterminé à voler le plus près possible du terreau fertile de leur tendresse chaotique. Il prendrait les aires du vent quand elles se présenteraient.  Alors que les larmes s’asséchaient, il sentit dans la main de Laenika quelque chose de tout bouchonné.   C’était son plan de cardioscaphe. «Alors, tu m’aides à le construire?» demanda-t-il avant de se protéger d’une autre volée de petits éclairs bleus, hilare.

Il était une fois des gens heureux

J’ai eu 27 ans vendredi dernier. J’ai vécu beaucoup d’émotions, et j’ai été complètement désarçonnée par l’intensité et l’ampleur des manifestations d’appréciation que j’ai reçues.   J’ai vécu un insight, une prise de conscience très forte le soir, en rentrant chez moi : je ne peux PAS dire que ma vie va mal, que je suis malheureuse, que rien ne se passe comme je le veux.  J’ai le DEVOIR d’être pleine de gratitude pour la chance que j’ai d’être globalement en bonne santé, tellement bien entourée , choyée, gâtée-pourrie d’attention et de douceur.  J’ai la tâche de me reconnaître telle quelle, avec mon potentiel, et de l’exploiter. 

J’ai dit à ma moitié, en marchant vers mon nouvel appartement :  «Je suis flabbergastée. La prochaine fois que je te dis que ma vie, c’est d’la marde…» et j’ai laissé le tout en suspens, honteuse d’avoir déjà proféré ces paroles, en proie à une profonde lassitude.

J’ai respiré l’air vif du soir, toléré mes pieds qui protestaient contre les chaussures trop grandes, et j’ai haussé le pas.  Je me suis dit, en montant l’escalier… «JE. SUIS.HEUREUSE.»  Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie comme ça. Pas béate, pas inconsciente, pas débonnaire. Heureuse, du type satisfaite avec ce que j’ai.   D’une façon à laquelle ni les voyages, ni l’argent, ni le jet-set ne changeaient quelque chose.   

Heureuse, dans la maturité. Consciente de mes bons coups et de mes mauvais, dans la tolérance de mes deuils et de mes malaises, prête à me battre pour mes idéaux, mais en choisissant mes combats.  Impressionnée par la vivacité de la petite flamme qui était presque morte il y a presque trois ans.  Attendrie par les bons soins de mes amis, de ma famille, et de mon doux.

À ce moment-là, j’ai été capable de regarder mes deuils, mes pertes et mes regrets en pleine face, et de les accueillir.  De me dire que moi, Dominique, à 27 ans, j’avais une très grosse valise de vécu derrière moi, mais que j’avais encore tout à apprendre.  Que je vivrais avec mes choix non linéaires et différents, et que j’allais essayer, le plus possible, que mon moi idéal et que mon moi rée  se rencontrent, et fassent leur «deal».  Chacun d’eux devra céder du terrain. Je serai l’arbitre, et on trouvera un compromis.

Dans tout cela, beaucoup de personnes m’ont inspiré. Je  poste ici quelques bouts de  pensées, à vous de vous y reconnaître.  La liste n’est pas exhaustive…

« Elle a obéi à son propre mouvement, et quand elle a été prête, elle a décidé de faire confiance et de faire un grand plongeon.»

«Elle a fait fi de l’opinion de tous et est restée avec celui qu’elle aime, en prouvant leur tort à tous. Trois ans plus tard,  elle rayonne.»

« Lui, il peut bien porter son chandail «impossible is nothing» : il a épaté tout le monde. »

«Elle a défié le chemin tout tracé pour elle, et qui a refusé de rentrer dans le petit moule étriqué du 40h / semaine extraconsommation.»

« Elle  a mené une barque impossible de deux-trois emplois et une maîtrise, et elle touche maintenant à son rêve du bout des doigts.»

«  Elle,  qui a toujours suivi sa propre voie, dans toutes les difficultés.»

«Elle  rencontre le contentement et tire le meilleur de chaque chose. »

«Il  a renoncé à un gros salaire et un gros prestige parce qu’il en a eu marre de l’instabilité, du changement, et  a embrassé son destin sans résister au courant. »

« Il supporte toute la part incertaine de ses projets pour mieux s’actualiser»

«Elle m’a appris que demander de l’aide n’est pas un acte de faiblesse.»

« Elle a foncé vers son objectif de carrière. »

« Vous tous qui me lisez, et qui croyez en ma capacité et ma créativité … Vous saupoudrez des sourires et de l’espoir sur ma vie partout…»

Tous ces gens inspirants… vous m’inspirez, parce que vous savez être heureux.   Nous avons tous nos hauts et nos bas… mais vous avez trouvé l’endroit où votre bonheur réside. Vous l’avez pisté, et maintenant que vous l’avez déniché, vous vous en occupez tant et si bien, qu’il pousse.  Pour dire comme le grand Félix, votre «bonheur a fleuri, il a fait des bourgeons».   Eh bien, c’est ça qu’il faut que je fasse.   Mes boutures sont faites.  Je vois des racines.   Bientôt, on va transplanter la nouveauté, rempoter ce qui étouffe.

On va apprendre à avoir le pouce vert!

 

http://www.youtube.com/watch?v=NkUpzoMwIsk

http://www.youtube.com/watch?v=IOmZ_pF_XFI

http://www.youtube.com/watch?v=0uMYr2tWQYw

http://www.youtube.com/watch?v=q0BzubcT0dQ

http://www.youtube.com/watch?v=3t5xR80_hoQ

 

Java

                 «Et pour vous, mademoiselle?»  Je sors de ma bulle et bafouille : «Un moyen filtre pour emporter, svp».  Le gentil barista verse mon café dans son petit contenant de carton, en souriant. Il me tend ma drogue et m’annonce le prix : 2,45$.  J’avais déjà ma carte de guichet toute prête, comme une scout.  Je lui donne l’argent de plastique, et lui de me rappeler gentiment en souriant que normalement c’est un minimum d’achat de trois dollars. Je m’en rappelle tout à coup, j’acquiesce, je m’excuse, et je prends un petit air contrit. Il me rassure que ce n’est pas grave et accepte courtoisement ma carte. Normalement j’aurais rajouté quelque chose pour que ça fasse trois dollars, mais ce matin je n’ai pas eu le réflexe, et puis comme ce n’était pas physiquement indiqué quelque part que c’était minimum trois dollars je me suis dit «Au diable.»  Mon esprit contestataire et «minsumerist» de 7h30 a.m. sans doute…  non, j’étais juste distraite et un peu grognon.  Une de mes collègues arrive. Je la salue mollement, c’est une personne que j’apprécie beaucoup, mais ma motricité déficiente matinale me fait croasser plus que parler…

                     Des fois, je me demande ce que les gens qui travaillent très tôt dans les cafés comme celui-là se disent, quand ils nous voient arriver, les plis de l’oreiller dans la face,  peignés avec une grenade.   Travailler dans un café à cette heure-là, on ne fait certainement pas cela par goût.   Peut-être qu’ils trouvent qu’il y a du monde laid, du monde qui a l’air fou; des madames qui sentent vraiment trop parfum et d’autres qui puent la cigarette; des monsieurs qui sont cernés et qui portent la même chemise que la veille; des jeunes parents pressés et exténués avec leur progéniture qui braille, excédant au passage toute la clientèle qui aimerait un peu de silence;  des sans-abris parfois sans bon sens.    Ce matin, je suis trop fatiguée pour porter attention, mais habituellement, pour ma part, je remarque plus les gens qui ont l’air bien, ou qui sont émouvants.    J’aime ça, voir des personnes détendues,  un peu avachies, sans la tension et les plis soucieux d’une journée de travail sur les sourcils.

                     Alors que le gentil barista aux lunettes de hipster passait ma carte dans la machine et me tendait mon reçu, toujours souriant, une autre employée arrive et lui demande, d’une manière syntaxiquement parfaite : « De quoi, là?» Il continue de sourire et je justifie mon utilisation de la carte pour moins de trois dollars. Je me stoole moi-même, histoire de prouver mon honnêteté et de valoriser le gentil barista.   Miss  Bitchy Baristette, le regard noir,  lui mentionne que c’est «3$, et de faire attention parce que des clients s’essaient en disant qu’ils l’ont passée [ la carte, j’imagine]  hier, ou font semblant de ne pas s’en souvenir [du minimum d’achat, je crois] ».   Hum, quelqu’un n’a pas pris son Nescafé ce matin? Réprimant le commentaire acide qui me monte aux lèvres et la moutarde qui me monte au nez, je me dirige calmement vers le comptoir de lait et sucre.  Je regarde le nuage dans mon café, le brasse. Un beau beige pâle, l’odeur de java remonte et me fait faire un demi-sourire. Tolérer.  

                       Dans les choses qui ont changé en moi depuis la dernière année, il y a ceci, le «piton à pétage de coche» est moins sensible.  J’ai appris que pour garder ma crédibilité, je ne dois pas péter les plombs pour un oui ou pour un non. Je dois conserver ma stabilité et mon énergie psychique pour  autre chose.  J’ai une vie à vivre, des choses à construire, un calme à garder. Je respire une fois à fond.    Même si je me dis que ça aurait été quoi, d’attendre que je sorte pour le ramener à l’ordre discrètement et gentiment, parce qu’au fond, il a juste été bon commerçant, préférant faire une petite entorse au règlement que perdre la vente, etc.  

                       Je ne vais quand même pas laisser passer ça, parce que je trouve ça plate.  Pas «C’est inadmissible! Inacceptable! Je veux parler au gérant immédiatement!» Juste plate.  La bagarreuse en moi aurait tôt fait de faire remarquer que ce montant minimum n’est indiqué nulle part, qu’ils n’ont qu’à jeter le café s’ils ne sont pas assez intelligents pour prendre l’argent que je leur fais gagner ce matin, et que le patron aura des nouvelles, sans compter que leur service à la clientèle est merdique  et que je ne reviendrai plus.  L’ennui c’est que j’aime ce café, et que «GB» (gentil barista sera dorénavant appelé ainsi, merci) ne mérite pas que je lui fasse passer un avant-midi de merde.  

                       Je pose un couvercle sur mon café, et en sortant, je m’arrête au comptoir.   «GB, merci infiniment de m’avoir accomodé ce matin. Je suis dans la brume ce matin, ce n’est pas dans mes habitudes de faire ça. C’est très aimable à toi.» Je lui fais le sourire le plus lumineux dont je suis capable à cette heure inhumaine.  GB fait un beau sourire mi-gêné, mi reconnaissant.  Je jette un regard dépréciatif à la bitch de service en me promettant que je ne reviendrai pas quand elle travaille. 

 J’aime mon  fix de caféine  avec un sourire, extra politesse, sans air bête. Merci.