Ah, pis mange donc un char … !

À Québec, on a un réseau de transport en commun. Certes cher, certes pas toujours efficace, mais nous en avons un. Depuis plusieurs années, une hausse de l’achalandage a démontré l’intérêt d’une tranche des gens de Québec vers des moyens de transport alternatifs et durables. Bien sûr, le Réseau de Transport de la Capitale ne cesse d’augmenter ses tarifs, s’en prenant à une population majoritairement captive, et ça nous met en rogne, sans compter que si c’est si populaire comme ils le disent, je ne comprends pas pourquoi on doit payer plus cher. C’est l’un des rares domaines où je crois qu’une certaine concurrence serait saine. Il y a toujours bien des maudites limites! Si on veut que les gens sortent de leur mentalité de «charreux», il faudrait avoir des prix vraiment attractifs et une meilleure distribution de services; dans certains quartiers l’autobus ne passe qu’aux heures, la plupart des gros cinémas sont inaccessibles, et j’en passe. Cela dit, ce dont je veux vous parler aujourd’hui, c’est justement du «charrisme», de tout ce qui s’y rapporte et de ce qui m’horripile.

 

Commençons par dire que j’ai 27 ans et que je n’ai pas le permis. Je suis en train de le faire, et je l’obtiendrai à l’automne. La raison principale qui fait que je souhaitais le faire, est qu’il est impossible de se déplacer décemment et à un coût honnête entre les localités du Québec. Aucun réseau de train digne de ce nom n’est présent. (Non, Via ne compte pas. Des locomotives au diesel qui puent, et qui se déplacent moins vite qu’un autobus, pour encore plus cher, non merci.) Le co-voiturage est parfois hasardeux (animaux – voyages fumeur – musique atroce – ti’mononcle qui veut discuter de son dernier parcours de golf) et par-dessus tout, je suis tannée de me faire regarder comme une extra-terrestre parce que je ne sais pas conduire. Pis encore, certaines personnes ont osé me dire qu’elles ne me croyaient pas capable de décrocher le permis. Ceux qui me connaissent , savent comment je réagis à un «tu n’es pas capable de…»; ça me fend royalement le cul et je n’endure pas cela. La seule personne qui peut décider que je ne suis pas capable de… c’est moi. Ce qui signifie que j’ai le pouvoir et la capacité de décider que je suis capable.

 

Je me bats fort, avec peu de possibilités de pratique, peu de temps, et beaucoup de peur au ventre. Mais, je vais l’avoir, ou mon nom est cochon. Et quand je vais l’avoir eu, je vais rapporter le char chez moi, le stationner tranquillement, rentrer chez moi et boire la bouteille de Chocolate Block que mon frère m’a offert. Mais non, je ne conduirai pas après. Néanmoins, durant tout ce temps où je n’ai pas le permis et où je deviens moi aussi atteinte de «charrite aigüe» (c’était pas une allergie à Jean Charest, ça?) je réfléchis à ce que ça signifie, sur Charropolis, de ne pas avoir son permis de conduire.

 

Ne pas avoir le permis…

 

C’est limitatif, car il y a des emplois auxquels on ne peut même pas postuler lorsqu’on a pas le permis. On ne sait parfois pas si c’est parce que c’est atrocement mal desservi (*tousse – boulevard Hamel et parcs industriels – tousse* ) ou parce qu’on doit s’improviser livreur une fois de temps à autre.

 

C’est chiant, parce que tu es cantonné dans ton petit coin du monde, ici sur le continent du char. C’est presque rendu plus dispendieux de ne pas l’avoir, au prix où sont l’autobus Orléans, la passe mensuelle et les services Amigo et Allo Stop de ce monde.

C’est de la marde, quand tu veux aller à quelque part qui n’est pas desservi, que tu dépends du «lift» de quelqu’un qui te fait dans les mains à la dernière minute ou qui t’amène, mais qui ne veut pas décoller alors que tu bâilles aux corneilles depuis deux heures.

C’est poche, quand tu veux voir des amis à toi, mais là, il pleut ou il neige, et ils ne veulent pas ou peuvent pas prendre l’auto. Et là… HORREUR – tu leur suggères de prendre le bus. Tu entends presque le sanglot horrifié dans leur voix. Le bus? LE BUS??? Ils ne savent pas lequel prendre. Ça va prendre 1h au lieu de 15 minutes. Ils n’ont pas de billets. Et tu ne les blâmes pas, parce que tu te dis qu’avoir un maudit char, tu ne prendrais plus le maudit bus. (Jusqu’à ce que tu découvres que tu as une peur maladive de conduire, mais ça c’est pour une autre chronique.)

C’est de la grosse bouette sale, quand tu attends à la pluie battante ou à la neige, et que trois bus accordéon bondés te passent dans la face parce que c’est le Festival d’Été ou le Carnaval. «Sortez plus, prenez le bus!» Qu’ils disaient. Bien sûr, sauf quand le prix est aussi élevé, le service aussi mal organisé, les bus pleines de monde bizarre qui sent du t’sour.

C’est triste, pour le monde «green» et zen comme moi qui n’ont pas le goût de s’accrocher le boulet du char à la patte, parce que malgré tout ça, le char, c’est un trou à cash. L’acheter, l’entretenir, le faire vivre, les plaques, le permis, les assurances, ça vous revient parfois à tout près du prix d’un autre loyer. Pour certains malchanceux comme moi, il n’y a pas de stationnement où l’on habite, et il faut soit se garer dans la rue, soit prendre une vignette, et encore, avec toutes les opérations déneigement l’hiver… c’est vraiment gossant.

En plus, ça complique tellement les choses… tu veux aller quelque part en ville, tous tes amis te disent non parce qu’il n’y a pas de TAB*** de parking. Ou encore, tu veux aller quelque part, et tu te laisses décourager parce qu’il n’y a pas de TAB*** de parking. C’est grave pareil : les gens ont tellement le transport en commun en aversion qu’ils aiment mieux ne pas aller à quelque part que le faire en autobus. Remarquez, il y a aussi plusieurs cas où ce n’est même pas possible de le faire.

 

N’est-ce pas exaspérant, tout ça? Le «charrisme», pour moi, est causé par le fait d’ avoir tout ce qu’il faut pour construire du transport vert,durable et efficace, mais ne pas le faire. À cause de cela, même les infinis résistants de la bagnole comme moi n’ont pas beaucoup le choix de se convertir, parce que c’est encore un handicap de ne pas avoir de voiture. Nous sommes engoncés dans une mentalité de char=indépendance dont on est pas près de s’affranchir, visiblement.

En outre, je soupçonne certains compagnies, main dans la main avec le lobby pétrolier, de s’installer expressément loin des accès en transports alternatifs pour faire brûler plus de gaz aux gens (*tousse – mégacentres- tousse*).

 

Moi, je suis tannée en crisse d’être obligée de savoir manipuler une boîte de tôle à 110 km/h dans les intempéries pour pouvoir aller partout avec toute la liberté souhaitée. Et je dis 110, parce si on ose respecter les limites de vitesse ou même, ô infâme acte de rébellion, être en-dessous de celles-ci, on se fait passer, agresser, klaxonner, traiter de «pépère à chapeau» par des énarvés de l’exhaust qui ne peuvent pas tolérer d’arriver 5 minutes plus tard à la lumière rouge, où ils tambourinent de rage et d’impatience sur leur steering. Mais je vais le faire pareil, parce que je me suis fait poigner dans le «charrisme» moi aussi. Pis je vais faire ma rebelle et être membre de Communauto, et repousser l’achat d’une minoune au moment le plus lointain possible.

 

Vroum-vroum, pis coudon’c… ça ben l’air, que c’est le char qui nous a mangés, finalement.