B.A.

B.A. Bonjour docteur. Vous allez bien? Pas moi. Pas étonnant, vous dites, puisque je suis dans votre bureau. Ah, mais étonné, vous allez l’être. Parce qu’aujourd’hui, je viens pour vous soigner. Vous avez, je pense, une maladie grave. Non? Vous me trouvez effrontée? Vous pensez que je suis mythomane? Fort bien.

 

Aujourd’hui, docteur, je suis dans votre bureau pour vous aider à soigner votre grossophobie. Avant de me jeter dehors, laissez-moi la chance de m’exprimer.

 

Vous souvenez-vous de moi, docteur? J’avais douze ans. J’étais arrivée dans votre bureau parce que je me sentais fortement fatiguée depuis plusieurs semaines. Sans plus d’autres mesures formelles, vous m’aviez pesée, et déclarée obèse morbide, au nom du père, et du fils, et du sacro-saint IMC. Vous m’aviez dit que je mourrais tôt. À l’âge canonique de 28 ans, je viens vous dire que vous avez tort.

 

Pardon? Ce n’est pas ce que vous avez dit? Oui, c’est ce que vous avez dit. Je me souviens de tout jusqu’à la couleur de votre chemise, et votre allure supposément bienveillante quand vous m’avez sentencé de mort et de paresse.

 

D’autres parangons de tact et de bonté se sont chargés de poursuivre votre bon travail. À tel point, qu’aujourd’hui j’ai peut être vraiment une maladie incurable, hors du verdict G.R.O.S.S.E. et je ne le sais pas, parce qu’à moins d’être déjà partiellement morte, je ne vais plus chez le médecin. Ça vous surprend? Donner le bâton pour me faire battre n’est pas dans mes intentions, docteur.

 

Une de vos consoeurs me disait, il y a quelques années, que je manquais de volonté. Savez-vous ce qu’on entend, quand on a un trouble alimentaire, et qu’on se fait dire cela? On se sent comme une grosse limace salée. Ça fait mal. On se sent invalidé. Et on se sent floué, parce que la personne qui devrait délivrer l’antidote nous a filé le poison. On apprend à se détester un peu plus.

 

Assumer sans validation qu’un être est gravement malade parce qu’il est corpulent, est un symptôme de grossophobie classique, déguisé sous une bonne intention. Annoncer à un obèse qu’il est gros, en plus d’être une lapalissade, fait plus de tort que de bien. Un gros en visite pour une otite n’a pas besoin de se faire chauffer les oreilles de plus belle par ces mots qui vous semblent peut-être banals, et issus de votre devoir de «réveiller les patients». La société lui renvoie à coeur de jour le fait que son corps n’est pas souhaitable, pas désirable, pas adéquat, et qu’il est à risque de mourir au coin de la rue. Non docteur, pas besoin de lui donner un dépliant sur la chirurgie bariatrique. Il connaît déjà toutes ses options de mutilation du tube digestif et ne veut pas forcément de votre anneau, bien qu’il apprécierait sans doute être traitée en seigneur dans votre bureau. Pour ce symptôme, je vous suggère une dose d’anti-préjugique, et une friction d’ouverture d’esprit. Vous pouvez également prendre une petite pilule de compassion.

 

Un autre symptôme marquant de votre affliction, docteur, est la confusion entre les termes «obèse» et «stupide». Vous n’êtes pas d’accord avec moi? Je vous explique… chaque fois que vous vous lancez dans un discours sur le sport et l’alimentation avec un gros, ça finit toujours par sonner comme une suspicion d’imbécilité. Honnêtement, il faudrait être coupé du monde et de la société pour ne pas savoir que le fast-food, à long terme, ce n’est pas bon. Idem pour le fait de consommer plus de fruits et de légumes, moins de viande et de gras, moins d’aliments transformés, et de diminuer les portions. Franchement! Ils savent tout cela. Ils sont gros, pas ignares. Quelques milligrammes d’anti-stéréotype avec une petite goutte de lucidité de plus pourront vous sauver.

 

La grossophobie s’accompagne souvent du syndrome toulemondesé. Toulemondesé qu’être gros c’est mauvais. Toulemondesé que l’obésité cause le diabète. Toulemondesé qu’il suffit d’absorber moins d’énergie qu’on en dépense. Ce que tout le monde ne sait pas, c’est que ces énoncés sont des mythes. Il existe des obèses métaboliquement sains, l’obésité est corrélée au diabète mais dans un dilemme d’oeuf et de poule, et nous ne sommes pas tous égaux devant les calories, qui sont une mesure arbitraire. Documentez-vous. Sortez de vos pantoufles, docteur. Une mesure d’actualisation des connaissances et une autre d’objectivité intellectuelle comme remède.

 

Questionnez-vous, docteur, de grâce (sans mauvais jeu de mot.) L’obèse en face de vous existe en dehors de son gras. C’est une personne, avec un historique, un vécu, des sentiments, qui mérite d’être traitée de la même façon qu’une autre plus frêle. Gros, ce n’est pas un diagnostic. «Maigrissez» ce n’est pas une prescription. Prescririez-vous un médicament qui a un taux d’échec de 95%? Non? Eh bien, c’est la situation pour la plupart des gens qui perdent du poids; celui-ci revient au galop. Pensez-y, docteur. Avant de dire que c’est facile et simple… Passeriez-vous votre vie à compter des points, vous? Avez-vous une heure et plus par jour pour suer sur un tapis, sans relâche? Sérieusement. Ah, peut-être que vous n’avez jamais pensé que les gros font du sport, et parfois plus que les minces…et qu’ils mangent souvent moins mal car plus conscients des impacts directs sur leur santé de la malbouffe. Je crois que nous avons là un autre symptôme. Une petite piqûre de réalisme pour vous.

 

En partie grâce à vos bons soins et ceux de vos collègues, docteur, j’ai eu le bonheur de développer un trouble alimentaire. Je mangeais la nuit. En cachette, parce que j’avais honte d’être une grosse truie morbide. Je voulais me cacher. Je ne voulais pas qu’on sache. Je voulais être un B.A, un bourrelet anonyme. Mais plus maintenant.

 

Aujourd’hui, je vis avec mes bourrelets assumés, et je viens vous soigner.

 

 

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Ah, pis mange donc un char … !

À Québec, on a un réseau de transport en commun. Certes cher, certes pas toujours efficace, mais nous en avons un. Depuis plusieurs années, une hausse de l’achalandage a démontré l’intérêt d’une tranche des gens de Québec vers des moyens de transport alternatifs et durables. Bien sûr, le Réseau de Transport de la Capitale ne cesse d’augmenter ses tarifs, s’en prenant à une population majoritairement captive, et ça nous met en rogne, sans compter que si c’est si populaire comme ils le disent, je ne comprends pas pourquoi on doit payer plus cher. C’est l’un des rares domaines où je crois qu’une certaine concurrence serait saine. Il y a toujours bien des maudites limites! Si on veut que les gens sortent de leur mentalité de «charreux», il faudrait avoir des prix vraiment attractifs et une meilleure distribution de services; dans certains quartiers l’autobus ne passe qu’aux heures, la plupart des gros cinémas sont inaccessibles, et j’en passe. Cela dit, ce dont je veux vous parler aujourd’hui, c’est justement du «charrisme», de tout ce qui s’y rapporte et de ce qui m’horripile.

 

Commençons par dire que j’ai 27 ans et que je n’ai pas le permis. Je suis en train de le faire, et je l’obtiendrai à l’automne. La raison principale qui fait que je souhaitais le faire, est qu’il est impossible de se déplacer décemment et à un coût honnête entre les localités du Québec. Aucun réseau de train digne de ce nom n’est présent. (Non, Via ne compte pas. Des locomotives au diesel qui puent, et qui se déplacent moins vite qu’un autobus, pour encore plus cher, non merci.) Le co-voiturage est parfois hasardeux (animaux – voyages fumeur – musique atroce – ti’mononcle qui veut discuter de son dernier parcours de golf) et par-dessus tout, je suis tannée de me faire regarder comme une extra-terrestre parce que je ne sais pas conduire. Pis encore, certaines personnes ont osé me dire qu’elles ne me croyaient pas capable de décrocher le permis. Ceux qui me connaissent , savent comment je réagis à un «tu n’es pas capable de…»; ça me fend royalement le cul et je n’endure pas cela. La seule personne qui peut décider que je ne suis pas capable de… c’est moi. Ce qui signifie que j’ai le pouvoir et la capacité de décider que je suis capable.

 

Je me bats fort, avec peu de possibilités de pratique, peu de temps, et beaucoup de peur au ventre. Mais, je vais l’avoir, ou mon nom est cochon. Et quand je vais l’avoir eu, je vais rapporter le char chez moi, le stationner tranquillement, rentrer chez moi et boire la bouteille de Chocolate Block que mon frère m’a offert. Mais non, je ne conduirai pas après. Néanmoins, durant tout ce temps où je n’ai pas le permis et où je deviens moi aussi atteinte de «charrite aigüe» (c’était pas une allergie à Jean Charest, ça?) je réfléchis à ce que ça signifie, sur Charropolis, de ne pas avoir son permis de conduire.

 

Ne pas avoir le permis…

 

C’est limitatif, car il y a des emplois auxquels on ne peut même pas postuler lorsqu’on a pas le permis. On ne sait parfois pas si c’est parce que c’est atrocement mal desservi (*tousse – boulevard Hamel et parcs industriels – tousse* ) ou parce qu’on doit s’improviser livreur une fois de temps à autre.

 

C’est chiant, parce que tu es cantonné dans ton petit coin du monde, ici sur le continent du char. C’est presque rendu plus dispendieux de ne pas l’avoir, au prix où sont l’autobus Orléans, la passe mensuelle et les services Amigo et Allo Stop de ce monde.

C’est de la marde, quand tu veux aller à quelque part qui n’est pas desservi, que tu dépends du «lift» de quelqu’un qui te fait dans les mains à la dernière minute ou qui t’amène, mais qui ne veut pas décoller alors que tu bâilles aux corneilles depuis deux heures.

C’est poche, quand tu veux voir des amis à toi, mais là, il pleut ou il neige, et ils ne veulent pas ou peuvent pas prendre l’auto. Et là… HORREUR – tu leur suggères de prendre le bus. Tu entends presque le sanglot horrifié dans leur voix. Le bus? LE BUS??? Ils ne savent pas lequel prendre. Ça va prendre 1h au lieu de 15 minutes. Ils n’ont pas de billets. Et tu ne les blâmes pas, parce que tu te dis qu’avoir un maudit char, tu ne prendrais plus le maudit bus. (Jusqu’à ce que tu découvres que tu as une peur maladive de conduire, mais ça c’est pour une autre chronique.)

C’est de la grosse bouette sale, quand tu attends à la pluie battante ou à la neige, et que trois bus accordéon bondés te passent dans la face parce que c’est le Festival d’Été ou le Carnaval. «Sortez plus, prenez le bus!» Qu’ils disaient. Bien sûr, sauf quand le prix est aussi élevé, le service aussi mal organisé, les bus pleines de monde bizarre qui sent du t’sour.

C’est triste, pour le monde «green» et zen comme moi qui n’ont pas le goût de s’accrocher le boulet du char à la patte, parce que malgré tout ça, le char, c’est un trou à cash. L’acheter, l’entretenir, le faire vivre, les plaques, le permis, les assurances, ça vous revient parfois à tout près du prix d’un autre loyer. Pour certains malchanceux comme moi, il n’y a pas de stationnement où l’on habite, et il faut soit se garer dans la rue, soit prendre une vignette, et encore, avec toutes les opérations déneigement l’hiver… c’est vraiment gossant.

En plus, ça complique tellement les choses… tu veux aller quelque part en ville, tous tes amis te disent non parce qu’il n’y a pas de TAB*** de parking. Ou encore, tu veux aller quelque part, et tu te laisses décourager parce qu’il n’y a pas de TAB*** de parking. C’est grave pareil : les gens ont tellement le transport en commun en aversion qu’ils aiment mieux ne pas aller à quelque part que le faire en autobus. Remarquez, il y a aussi plusieurs cas où ce n’est même pas possible de le faire.

 

N’est-ce pas exaspérant, tout ça? Le «charrisme», pour moi, est causé par le fait d’ avoir tout ce qu’il faut pour construire du transport vert,durable et efficace, mais ne pas le faire. À cause de cela, même les infinis résistants de la bagnole comme moi n’ont pas beaucoup le choix de se convertir, parce que c’est encore un handicap de ne pas avoir de voiture. Nous sommes engoncés dans une mentalité de char=indépendance dont on est pas près de s’affranchir, visiblement.

En outre, je soupçonne certains compagnies, main dans la main avec le lobby pétrolier, de s’installer expressément loin des accès en transports alternatifs pour faire brûler plus de gaz aux gens (*tousse – mégacentres- tousse*).

 

Moi, je suis tannée en crisse d’être obligée de savoir manipuler une boîte de tôle à 110 km/h dans les intempéries pour pouvoir aller partout avec toute la liberté souhaitée. Et je dis 110, parce si on ose respecter les limites de vitesse ou même, ô infâme acte de rébellion, être en-dessous de celles-ci, on se fait passer, agresser, klaxonner, traiter de «pépère à chapeau» par des énarvés de l’exhaust qui ne peuvent pas tolérer d’arriver 5 minutes plus tard à la lumière rouge, où ils tambourinent de rage et d’impatience sur leur steering. Mais je vais le faire pareil, parce que je me suis fait poigner dans le «charrisme» moi aussi. Pis je vais faire ma rebelle et être membre de Communauto, et repousser l’achat d’une minoune au moment le plus lointain possible.

 

Vroum-vroum, pis coudon’c… ça ben l’air, que c’est le char qui nous a mangés, finalement.

Java

                 «Et pour vous, mademoiselle?»  Je sors de ma bulle et bafouille : «Un moyen filtre pour emporter, svp».  Le gentil barista verse mon café dans son petit contenant de carton, en souriant. Il me tend ma drogue et m’annonce le prix : 2,45$.  J’avais déjà ma carte de guichet toute prête, comme une scout.  Je lui donne l’argent de plastique, et lui de me rappeler gentiment en souriant que normalement c’est un minimum d’achat de trois dollars. Je m’en rappelle tout à coup, j’acquiesce, je m’excuse, et je prends un petit air contrit. Il me rassure que ce n’est pas grave et accepte courtoisement ma carte. Normalement j’aurais rajouté quelque chose pour que ça fasse trois dollars, mais ce matin je n’ai pas eu le réflexe, et puis comme ce n’était pas physiquement indiqué quelque part que c’était minimum trois dollars je me suis dit «Au diable.»  Mon esprit contestataire et «minsumerist» de 7h30 a.m. sans doute…  non, j’étais juste distraite et un peu grognon.  Une de mes collègues arrive. Je la salue mollement, c’est une personne que j’apprécie beaucoup, mais ma motricité déficiente matinale me fait croasser plus que parler…

                     Des fois, je me demande ce que les gens qui travaillent très tôt dans les cafés comme celui-là se disent, quand ils nous voient arriver, les plis de l’oreiller dans la face,  peignés avec une grenade.   Travailler dans un café à cette heure-là, on ne fait certainement pas cela par goût.   Peut-être qu’ils trouvent qu’il y a du monde laid, du monde qui a l’air fou; des madames qui sentent vraiment trop parfum et d’autres qui puent la cigarette; des monsieurs qui sont cernés et qui portent la même chemise que la veille; des jeunes parents pressés et exténués avec leur progéniture qui braille, excédant au passage toute la clientèle qui aimerait un peu de silence;  des sans-abris parfois sans bon sens.    Ce matin, je suis trop fatiguée pour porter attention, mais habituellement, pour ma part, je remarque plus les gens qui ont l’air bien, ou qui sont émouvants.    J’aime ça, voir des personnes détendues,  un peu avachies, sans la tension et les plis soucieux d’une journée de travail sur les sourcils.

                     Alors que le gentil barista aux lunettes de hipster passait ma carte dans la machine et me tendait mon reçu, toujours souriant, une autre employée arrive et lui demande, d’une manière syntaxiquement parfaite : « De quoi, là?» Il continue de sourire et je justifie mon utilisation de la carte pour moins de trois dollars. Je me stoole moi-même, histoire de prouver mon honnêteté et de valoriser le gentil barista.   Miss  Bitchy Baristette, le regard noir,  lui mentionne que c’est «3$, et de faire attention parce que des clients s’essaient en disant qu’ils l’ont passée [ la carte, j’imagine]  hier, ou font semblant de ne pas s’en souvenir [du minimum d’achat, je crois] ».   Hum, quelqu’un n’a pas pris son Nescafé ce matin? Réprimant le commentaire acide qui me monte aux lèvres et la moutarde qui me monte au nez, je me dirige calmement vers le comptoir de lait et sucre.  Je regarde le nuage dans mon café, le brasse. Un beau beige pâle, l’odeur de java remonte et me fait faire un demi-sourire. Tolérer.  

                       Dans les choses qui ont changé en moi depuis la dernière année, il y a ceci, le «piton à pétage de coche» est moins sensible.  J’ai appris que pour garder ma crédibilité, je ne dois pas péter les plombs pour un oui ou pour un non. Je dois conserver ma stabilité et mon énergie psychique pour  autre chose.  J’ai une vie à vivre, des choses à construire, un calme à garder. Je respire une fois à fond.    Même si je me dis que ça aurait été quoi, d’attendre que je sorte pour le ramener à l’ordre discrètement et gentiment, parce qu’au fond, il a juste été bon commerçant, préférant faire une petite entorse au règlement que perdre la vente, etc.  

                       Je ne vais quand même pas laisser passer ça, parce que je trouve ça plate.  Pas «C’est inadmissible! Inacceptable! Je veux parler au gérant immédiatement!» Juste plate.  La bagarreuse en moi aurait tôt fait de faire remarquer que ce montant minimum n’est indiqué nulle part, qu’ils n’ont qu’à jeter le café s’ils ne sont pas assez intelligents pour prendre l’argent que je leur fais gagner ce matin, et que le patron aura des nouvelles, sans compter que leur service à la clientèle est merdique  et que je ne reviendrai plus.  L’ennui c’est que j’aime ce café, et que «GB» (gentil barista sera dorénavant appelé ainsi, merci) ne mérite pas que je lui fasse passer un avant-midi de merde.  

                       Je pose un couvercle sur mon café, et en sortant, je m’arrête au comptoir.   «GB, merci infiniment de m’avoir accomodé ce matin. Je suis dans la brume ce matin, ce n’est pas dans mes habitudes de faire ça. C’est très aimable à toi.» Je lui fais le sourire le plus lumineux dont je suis capable à cette heure inhumaine.  GB fait un beau sourire mi-gêné, mi reconnaissant.  Je jette un regard dépréciatif à la bitch de service en me promettant que je ne reviendrai pas quand elle travaille. 

 J’aime mon  fix de caféine  avec un sourire, extra politesse, sans air bête. Merci.

«Cœur qui soupire n’a pas ce qu’il désire»…

*** attention – contient du langage explicite- parle d’émotions fortes et de malaises ***

Chaque jour, je m’asseois devant mon écran.  Je fais le tour de mes dossiers, je retourne mes appels, je trie tout, je classe tout. J’écoute les doléances du monde, je reçois leur stress et leur mauvaise humeur, mais je reçois aussi leurs sourires.  Je les entends tripper à l’idée de leur prochain voyage dans le sud, s’extasier sur les pipi-caca de leur dernier rejeton, parler de la réfection de la salle de bain, de la pièce de théâtre qu’ils iront voir.

Moi, pendant ce temps, je pourris sur ma chaise.   Ma tête est pleine d’idées, de courants, de façons de refaire le monde.   Mon énergie est forte, ma détermination est grande, mais aucune fenêtre ne s’ouvre.    Mais il ne me reste plus que l’envie de pousser un grand soupir, et de me demander de quelle façon je vais occuper tout ce temps.  Ça ne me sert à rien d’ouvrir le mur à la hache, il faut que j’attende qu’il y ait une craque, avant.   Les possibilités. POS-SI-BI-LI-TÉS.  J’vous cherche, mes câlisse, vous êtes où!!

Je me  vois en yogini très zen, en épicurienne au –dessus de ses fourneaux, en artisane du pain et du fil, en auteure à succès, parfois en femme d’affaires.  Je me demande si j’aurais vraiment aimé le métier que j’avais choisi au départ. Plus souvent qu’autrement la réponse est NON. Question d’attentes, j’imagine. Et de POS-SI-BI-LI-TÉS.

Je ne pense pas que ça suffit, de «vouloir». Et puis c’est quoi, vouloir? Travailler 80 heures pendant cinq ans sans rechigner, pour avoir peut-être quelque part dans l’infinité de l’univers, une chance de faire 2000$ de plus par année ?  Vivre avec douze colocs pour faire un peu de musique? Je ne sais pas.      Vouloir  est une chose, mais l’issue, c’est d’autre chose. C’est  selon les circonstances, les conditions, l’environnement.

Un fils de médecin, à qui on paie ses études, qui reçoit une voiture en cadeau de 18 ans, honnêtement… il a toute une longueur d’avance.   Je crois que la différence maîtresse entre un destin et un autre, c’est simplement la possibilité d’arrêter cinq minutes sans que tout s’enchaîne dans une cavalcade de besoins, de délais, et de responsabilités.  L’argent peut souvent acheter cela.  Avoir le temps, c’est un luxe.

Avant, j’étais le genre de fille qui disait aux quêteux dans la rue de se trouver une job au lieu de me demander 25 cents. Que c’était pas dur d’aller faire des sandwiches au salaire minimum, pi de se pogner  une chambre dans un huit et demie avec d’autres crottés.

Maintenant, j’essaie de me demander qu’est-ce que qui a pu les amener là, et qu’est-ce qui les empêche de s’en sortir.  Ça me met toujours autant le feu au cul quand ils mentent, par contre.  Câlisse, si tu veux un 2$ pour t’acheter une grosse Molson tablette, raconte-moi pas l’histoire de ton fils handicapé, pis de son chien malade. Assume.   Dis-moi pourquoi tu t’es ramassé là. Je ne veux pas savoir si tu trouves que la police ou la Curatelle ce sont des enfants de pute.

Savez-vous une phrase que je ne suis plus fucking capable d’entendre?

«Quand on veut, on peut».

BULLSHIT.   J’ai beau vouloir, essayer du mieux que je peux, ça ne marche pas.  J’ai pris un hostie de paquet de mauvaises décisions, je dois les subir.   Ça vous remet les perspectives à la bonne place.  C’est pour ça que le prochain quêteux, j’pense qui va recevoir une piasse ronde, pi un morceau de sandwich.

Ark, j’ai mal au coeur.  J’ai un goût de bile dans la bouche, et j’ai tellement honte, aussi.  J’ai honte de «chier sur la chance que j’ai» d’avoir de quoi gagner ma vie, pis un toit sur la tête.   Avez-vous déjà vécu ça, vous?  Des moments ou l’essentiel paraît accessoire, et où l’accessoire devient, apparemment , l’essentiel?

C’est pas compliqué : tu veux tout ce qui te fait défaut. Mais ce que tu as déjà, tu ne le vois plus.

« Si tu ne fais pas ce que tu aimes, aimes ce que tu fais.»

« À défaut de pain on mange de la galette»

«Quand on a pas ce que l’on veut, on chérit ce que l’on a.»

… je ne suis PLUS capable de cette poutine proverbiale, de ces phrases préfabriquées qu’on garroche pour se conforter dans notre sort. Ce qui me lève encore plus le cœur c’est qu’en plus, ces mots, au fond, sont vrais.  Ben… pas tant vrais, que pleins de sens.

Des fois, j’ai des bulles au cerveau où je suis parfaitement heureuse.  Dehors, sur un banc, la face au soleil même si c’est l’hiver.   Tranquille, emballée dans une couverture chauffante.  Excitée, après avoir combattu une grosse peur.  Mais le gris, le beige, le drabe, ça finit toujours par me rattraper.  Je me cherche un but dans la vie, pi j’sais pas encore ça va être quoi. À 27 ans. Toutes mes dents.

Faut que je retrouve comment on fait pour baisser le volume quand la toune est plate, et comment le mettre  DANS LE TAPIS en me swinguant les cheveux quand c’est de l’estie de bon beat.

Une chance que je me rappelle encore comment avoir du fun, des fois.