Java

                 «Et pour vous, mademoiselle?»  Je sors de ma bulle et bafouille : «Un moyen filtre pour emporter, svp».  Le gentil barista verse mon café dans son petit contenant de carton, en souriant. Il me tend ma drogue et m’annonce le prix : 2,45$.  J’avais déjà ma carte de guichet toute prête, comme une scout.  Je lui donne l’argent de plastique, et lui de me rappeler gentiment en souriant que normalement c’est un minimum d’achat de trois dollars. Je m’en rappelle tout à coup, j’acquiesce, je m’excuse, et je prends un petit air contrit. Il me rassure que ce n’est pas grave et accepte courtoisement ma carte. Normalement j’aurais rajouté quelque chose pour que ça fasse trois dollars, mais ce matin je n’ai pas eu le réflexe, et puis comme ce n’était pas physiquement indiqué quelque part que c’était minimum trois dollars je me suis dit «Au diable.»  Mon esprit contestataire et «minsumerist» de 7h30 a.m. sans doute…  non, j’étais juste distraite et un peu grognon.  Une de mes collègues arrive. Je la salue mollement, c’est une personne que j’apprécie beaucoup, mais ma motricité déficiente matinale me fait croasser plus que parler…

                     Des fois, je me demande ce que les gens qui travaillent très tôt dans les cafés comme celui-là se disent, quand ils nous voient arriver, les plis de l’oreiller dans la face,  peignés avec une grenade.   Travailler dans un café à cette heure-là, on ne fait certainement pas cela par goût.   Peut-être qu’ils trouvent qu’il y a du monde laid, du monde qui a l’air fou; des madames qui sentent vraiment trop parfum et d’autres qui puent la cigarette; des monsieurs qui sont cernés et qui portent la même chemise que la veille; des jeunes parents pressés et exténués avec leur progéniture qui braille, excédant au passage toute la clientèle qui aimerait un peu de silence;  des sans-abris parfois sans bon sens.    Ce matin, je suis trop fatiguée pour porter attention, mais habituellement, pour ma part, je remarque plus les gens qui ont l’air bien, ou qui sont émouvants.    J’aime ça, voir des personnes détendues,  un peu avachies, sans la tension et les plis soucieux d’une journée de travail sur les sourcils.

                     Alors que le gentil barista aux lunettes de hipster passait ma carte dans la machine et me tendait mon reçu, toujours souriant, une autre employée arrive et lui demande, d’une manière syntaxiquement parfaite : « De quoi, là?» Il continue de sourire et je justifie mon utilisation de la carte pour moins de trois dollars. Je me stoole moi-même, histoire de prouver mon honnêteté et de valoriser le gentil barista.   Miss  Bitchy Baristette, le regard noir,  lui mentionne que c’est «3$, et de faire attention parce que des clients s’essaient en disant qu’ils l’ont passée [ la carte, j’imagine]  hier, ou font semblant de ne pas s’en souvenir [du minimum d’achat, je crois] ».   Hum, quelqu’un n’a pas pris son Nescafé ce matin? Réprimant le commentaire acide qui me monte aux lèvres et la moutarde qui me monte au nez, je me dirige calmement vers le comptoir de lait et sucre.  Je regarde le nuage dans mon café, le brasse. Un beau beige pâle, l’odeur de java remonte et me fait faire un demi-sourire. Tolérer.  

                       Dans les choses qui ont changé en moi depuis la dernière année, il y a ceci, le «piton à pétage de coche» est moins sensible.  J’ai appris que pour garder ma crédibilité, je ne dois pas péter les plombs pour un oui ou pour un non. Je dois conserver ma stabilité et mon énergie psychique pour  autre chose.  J’ai une vie à vivre, des choses à construire, un calme à garder. Je respire une fois à fond.    Même si je me dis que ça aurait été quoi, d’attendre que je sorte pour le ramener à l’ordre discrètement et gentiment, parce qu’au fond, il a juste été bon commerçant, préférant faire une petite entorse au règlement que perdre la vente, etc.  

                       Je ne vais quand même pas laisser passer ça, parce que je trouve ça plate.  Pas «C’est inadmissible! Inacceptable! Je veux parler au gérant immédiatement!» Juste plate.  La bagarreuse en moi aurait tôt fait de faire remarquer que ce montant minimum n’est indiqué nulle part, qu’ils n’ont qu’à jeter le café s’ils ne sont pas assez intelligents pour prendre l’argent que je leur fais gagner ce matin, et que le patron aura des nouvelles, sans compter que leur service à la clientèle est merdique  et que je ne reviendrai plus.  L’ennui c’est que j’aime ce café, et que «GB» (gentil barista sera dorénavant appelé ainsi, merci) ne mérite pas que je lui fasse passer un avant-midi de merde.  

                       Je pose un couvercle sur mon café, et en sortant, je m’arrête au comptoir.   «GB, merci infiniment de m’avoir accomodé ce matin. Je suis dans la brume ce matin, ce n’est pas dans mes habitudes de faire ça. C’est très aimable à toi.» Je lui fais le sourire le plus lumineux dont je suis capable à cette heure inhumaine.  GB fait un beau sourire mi-gêné, mi reconnaissant.  Je jette un regard dépréciatif à la bitch de service en me promettant que je ne reviendrai pas quand elle travaille. 

 J’aime mon  fix de caféine  avec un sourire, extra politesse, sans air bête. Merci.