Entorse sociale

Vendredi dernier, j’ai pris une moyenne débarque en descendant de l’autobus. Je me suis foulé le pied droit, en voulant faire bien attention à mon pied gauche.

Pour faire une histoire courte, personne ne m’a aidé, même pas le chauffeur, même pas le mec qui attendait impatiemment que j’arrête de souffrir assise sur le plancher de l’autobus avec mon orteil sanguinolent. Même pas tous les gens assis sur la terrasse qui buvaient de la bière en ce beau vendredi après-midi précédent un week-end de trois jours.
En plus d’être en ********* parce que je venais de me blesser au début de ce congé bien mérité, j’étais dégoûtée par l’indifférence générale des gens.

Pas de craquement sourd de l’astragale, ni de bout d’os au travers la peau translucide de mon peton? Pas d’aide! Relève-toi, grosse maladroite.

Je suis certaine que si j’étais une belle fille, une belle «pitoune» délicate et gracile, 10 personnes se seraient précipitées pour me venir en aide, dont un généreux lot de princes sauveurs en devenir.
Mais là c’était différent. Je suis obèse morbide, et de toute façon ça me prenait trop de temps à descendre du bus, donc souffre, grosse truie. Autant assumer mon statut de self-rescuing princess.
Nevermind que j’essayais de protéger mon pied gauche, que j’avais blessé en reprenant l’entraînement trop vite.

J’ai attendu que ma brûlure d’orgueil s’apaise. La tarte à l’arrêt d’autobus qui prenait deux bancs avec ses sacs ne m’a même pas offert de m’asseoir.

J’ai clopiné jusque chez moi et j’ai lutté dans l’escalier. Mon pied, qui vient juste de subir une torsion presque complète dans un angle inhumain, a protesté et détesté chaque marche. J’ai fait les manœuvres d’usage : désinfecter la plaie, bien laver, assécher, vérifier la présence de corps étranger, mettre un pansement, surélever la jambe, mettre de la glace.
J’ai enfin pu pleurer de douleur et de rage.

Fast forward samedi matin, visite à l’urgence car pas de soulagement. Chance dans ma malchance, en deux heures et demie, je suis vue-radiographiée-conseillée-sortie. Une belle entorse. Game over : annule tous tes projets ma grande, tu as dorénavant un plan écroule pour trois jours.

Ma mère, dans toute la patience et grandeur d’âme dont elle est capable, m’amène manger du poulet. Nous n’avons rien mangé depuis ce matin. Ensuite, elle m’amène, en autobus, dans les magasins ou elle emprunte une chaise roulante pour que je puisse au moins me divertir. Durant le trajet, j’ai claudiqué entre les arrêts, j’ai eu peur de tomber à nouveau. Cependant, je me sentais vraiment impressionnée par ma mère. Je la trouvais bonne. Gentille. Elle aurait pu aller profiter du beau soleil. Je suis une sale peste qui râle, mais elle a de l’entraînement dans son métier. Je l’admire.
En sortant d’un grand magasin à rayons, une vieille conne sur le retour me demande si je n’ai pas peur de devenir paresseuse à me faire pousser comme ça. Sans l’ombre d’un sourire.

«C’est quoi ton ***** de problème?»

Jamais elle n’aurait osé si j’avais été mince. Ou âgée. Je lui brandis mon bracelet d’hôpital sous le nez alors que ma maman-tigre lui fait le regard le plus glacial que j’ai jamais vu en lui disant d’un calme olympien comme elle est une pauvre conne. Que sa fille a le droit de vivre, et qu’elle est une vraie combattante, mais qu’aujourd’hui, la gravité lui est tombée dessus.
La bougresse rit nerveusement et dit que c’était une blague, mais nous sommes déjà parties. Ma mère me roule dans une boutique beauté afin que je m’abrutisse le cerveau dans les bonnes odeurs et les petits pots.

La conasse nous rattrape pour se confondre à nouveau en excuses mais je ne l’écoute pas. Je l’éconduis vertement. Sérieusement, aujourd’hui, fuck la compréhension, ça ne me tente pas «pentoute». C’est alors qu’elle me dit qu’elle travaille comme préposée aux bénéficiaires avec des déficients intellectuels. J’ai envie de lui demander si elle pense que je suis déficiente mais je pense qu’elle est une cause perdue.

Maman – tigre lui demande si elle pense que je fais exprès, et si elle pense que ça me plaît de vivre cela, plus le regard des autres, à l’âge que j’ai. Elle lui dit mon malaise, ma gêne, et lui démontre du tac au tac comment faire une blague là-dessus est TOUJOURS une mauvaise idée. L’épaisse, qui nous fait face, bafouille qu’elle croyait que ce n’était QU’UNE cheville brisée. Je lui dis, avec un ton 0 Kelvin, que oui, c’est une cheville brisée. J’attends sa justification. Elle continue à vouloir nous conter sa vie, alors je lui dis en bon français de me «crisser patience» alors que maman-tigre, en me roulant distraitement et un peu dans le mur, lui dit qu’elle devrait clairement réviser sa façon de parler aux gens car elle en a grandement besoin pour sa carrière. Je souris en coin.

Mon visage brûle. La crétine s’en va. Je dépense du fric en retail therapy et j’apprécie infiniment la main protectrice de ma mère sur mon épaule. Elle me dit tranquillement qu’on voit bien qu’elle est juste inconsciente, etc. Mais je n’écoute plus ma petite maman pendant quelques instants, flabbergastée par la maladresse, l’inconscience et la stupidité du monde. Par le regard ingrat, et plein de jugement, que certaines personnes ont porté et porteront sur moi, parce que je daigne me divertir alors que je suis une grosse blessée. Je devrais me cacher, sans doute.

En s’en allant vers la librairie, ma mère réfléchit à voix haute sur l’expérience sociale que nous sommes en train de vivre. Je me jure silencieusement de continuer à ne jamais rire des personnes handicapées, et je regarde mon pied enflé sans chaussure. La docteure a raison, c’est une belle entorse. Sociale.

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Ah, pis mange donc un char … !

À Québec, on a un réseau de transport en commun. Certes cher, certes pas toujours efficace, mais nous en avons un. Depuis plusieurs années, une hausse de l’achalandage a démontré l’intérêt d’une tranche des gens de Québec vers des moyens de transport alternatifs et durables. Bien sûr, le Réseau de Transport de la Capitale ne cesse d’augmenter ses tarifs, s’en prenant à une population majoritairement captive, et ça nous met en rogne, sans compter que si c’est si populaire comme ils le disent, je ne comprends pas pourquoi on doit payer plus cher. C’est l’un des rares domaines où je crois qu’une certaine concurrence serait saine. Il y a toujours bien des maudites limites! Si on veut que les gens sortent de leur mentalité de «charreux», il faudrait avoir des prix vraiment attractifs et une meilleure distribution de services; dans certains quartiers l’autobus ne passe qu’aux heures, la plupart des gros cinémas sont inaccessibles, et j’en passe. Cela dit, ce dont je veux vous parler aujourd’hui, c’est justement du «charrisme», de tout ce qui s’y rapporte et de ce qui m’horripile.

 

Commençons par dire que j’ai 27 ans et que je n’ai pas le permis. Je suis en train de le faire, et je l’obtiendrai à l’automne. La raison principale qui fait que je souhaitais le faire, est qu’il est impossible de se déplacer décemment et à un coût honnête entre les localités du Québec. Aucun réseau de train digne de ce nom n’est présent. (Non, Via ne compte pas. Des locomotives au diesel qui puent, et qui se déplacent moins vite qu’un autobus, pour encore plus cher, non merci.) Le co-voiturage est parfois hasardeux (animaux – voyages fumeur – musique atroce – ti’mononcle qui veut discuter de son dernier parcours de golf) et par-dessus tout, je suis tannée de me faire regarder comme une extra-terrestre parce que je ne sais pas conduire. Pis encore, certaines personnes ont osé me dire qu’elles ne me croyaient pas capable de décrocher le permis. Ceux qui me connaissent , savent comment je réagis à un «tu n’es pas capable de…»; ça me fend royalement le cul et je n’endure pas cela. La seule personne qui peut décider que je ne suis pas capable de… c’est moi. Ce qui signifie que j’ai le pouvoir et la capacité de décider que je suis capable.

 

Je me bats fort, avec peu de possibilités de pratique, peu de temps, et beaucoup de peur au ventre. Mais, je vais l’avoir, ou mon nom est cochon. Et quand je vais l’avoir eu, je vais rapporter le char chez moi, le stationner tranquillement, rentrer chez moi et boire la bouteille de Chocolate Block que mon frère m’a offert. Mais non, je ne conduirai pas après. Néanmoins, durant tout ce temps où je n’ai pas le permis et où je deviens moi aussi atteinte de «charrite aigüe» (c’était pas une allergie à Jean Charest, ça?) je réfléchis à ce que ça signifie, sur Charropolis, de ne pas avoir son permis de conduire.

 

Ne pas avoir le permis…

 

C’est limitatif, car il y a des emplois auxquels on ne peut même pas postuler lorsqu’on a pas le permis. On ne sait parfois pas si c’est parce que c’est atrocement mal desservi (*tousse – boulevard Hamel et parcs industriels – tousse* ) ou parce qu’on doit s’improviser livreur une fois de temps à autre.

 

C’est chiant, parce que tu es cantonné dans ton petit coin du monde, ici sur le continent du char. C’est presque rendu plus dispendieux de ne pas l’avoir, au prix où sont l’autobus Orléans, la passe mensuelle et les services Amigo et Allo Stop de ce monde.

C’est de la marde, quand tu veux aller à quelque part qui n’est pas desservi, que tu dépends du «lift» de quelqu’un qui te fait dans les mains à la dernière minute ou qui t’amène, mais qui ne veut pas décoller alors que tu bâilles aux corneilles depuis deux heures.

C’est poche, quand tu veux voir des amis à toi, mais là, il pleut ou il neige, et ils ne veulent pas ou peuvent pas prendre l’auto. Et là… HORREUR – tu leur suggères de prendre le bus. Tu entends presque le sanglot horrifié dans leur voix. Le bus? LE BUS??? Ils ne savent pas lequel prendre. Ça va prendre 1h au lieu de 15 minutes. Ils n’ont pas de billets. Et tu ne les blâmes pas, parce que tu te dis qu’avoir un maudit char, tu ne prendrais plus le maudit bus. (Jusqu’à ce que tu découvres que tu as une peur maladive de conduire, mais ça c’est pour une autre chronique.)

C’est de la grosse bouette sale, quand tu attends à la pluie battante ou à la neige, et que trois bus accordéon bondés te passent dans la face parce que c’est le Festival d’Été ou le Carnaval. «Sortez plus, prenez le bus!» Qu’ils disaient. Bien sûr, sauf quand le prix est aussi élevé, le service aussi mal organisé, les bus pleines de monde bizarre qui sent du t’sour.

C’est triste, pour le monde «green» et zen comme moi qui n’ont pas le goût de s’accrocher le boulet du char à la patte, parce que malgré tout ça, le char, c’est un trou à cash. L’acheter, l’entretenir, le faire vivre, les plaques, le permis, les assurances, ça vous revient parfois à tout près du prix d’un autre loyer. Pour certains malchanceux comme moi, il n’y a pas de stationnement où l’on habite, et il faut soit se garer dans la rue, soit prendre une vignette, et encore, avec toutes les opérations déneigement l’hiver… c’est vraiment gossant.

En plus, ça complique tellement les choses… tu veux aller quelque part en ville, tous tes amis te disent non parce qu’il n’y a pas de TAB*** de parking. Ou encore, tu veux aller quelque part, et tu te laisses décourager parce qu’il n’y a pas de TAB*** de parking. C’est grave pareil : les gens ont tellement le transport en commun en aversion qu’ils aiment mieux ne pas aller à quelque part que le faire en autobus. Remarquez, il y a aussi plusieurs cas où ce n’est même pas possible de le faire.

 

N’est-ce pas exaspérant, tout ça? Le «charrisme», pour moi, est causé par le fait d’ avoir tout ce qu’il faut pour construire du transport vert,durable et efficace, mais ne pas le faire. À cause de cela, même les infinis résistants de la bagnole comme moi n’ont pas beaucoup le choix de se convertir, parce que c’est encore un handicap de ne pas avoir de voiture. Nous sommes engoncés dans une mentalité de char=indépendance dont on est pas près de s’affranchir, visiblement.

En outre, je soupçonne certains compagnies, main dans la main avec le lobby pétrolier, de s’installer expressément loin des accès en transports alternatifs pour faire brûler plus de gaz aux gens (*tousse – mégacentres- tousse*).

 

Moi, je suis tannée en crisse d’être obligée de savoir manipuler une boîte de tôle à 110 km/h dans les intempéries pour pouvoir aller partout avec toute la liberté souhaitée. Et je dis 110, parce si on ose respecter les limites de vitesse ou même, ô infâme acte de rébellion, être en-dessous de celles-ci, on se fait passer, agresser, klaxonner, traiter de «pépère à chapeau» par des énarvés de l’exhaust qui ne peuvent pas tolérer d’arriver 5 minutes plus tard à la lumière rouge, où ils tambourinent de rage et d’impatience sur leur steering. Mais je vais le faire pareil, parce que je me suis fait poigner dans le «charrisme» moi aussi. Pis je vais faire ma rebelle et être membre de Communauto, et repousser l’achat d’une minoune au moment le plus lointain possible.

 

Vroum-vroum, pis coudon’c… ça ben l’air, que c’est le char qui nous a mangés, finalement.