Plaidoyer pour le zen au volant

«POUUUUUUUUUUUUUUTTTTT!!»

Sursaut, haut-le-cœur, palpitations, frein, jurons.  C’est presque toujours ainsi quand je me fais klaxonner.  C’est une sorte de micro-agression, qui me micro-traumatise à petits bruits de trompette, ou à grande lamentation de corne de brume.   Pourquoi fallait-il que de toutes les options de communication possible, celle choisie pour le contexte automobile soit un bruit exclamatoire et intempestif comme le klaxon?  Même le mot m’horripile : K-L-A-X-O-N.   Pourtant, c’est un joli mot-valise, assez parlant : claque-son! Tu donnes une claque, ça fait un son. Ou encore, un son qui fait l’effet d’une claque, pour bien réveiller son destinataire.

Dans la situation qui nous intéresse, un représentant du paléolithique moyen s’outrage intensément du ralentissement que je lui impose.  Bien sûr, la rognure de fromage qui lui sert de cerveau ne lui a pas permis de s’apercevoir que je cherchais à éviter de faucher, dans le stationnement qui m’intéressait, une maman et son fiston qui poussaient un chariot de victuailles d’une taille comparable à l’Everest.   Le Sieur de Pickuptown ne souffrait pas qu’on le retarde; sa grosse paluche malhabile s’est donc abattue sur le criard pour me signifier mon manque de civilité. Je n’aurais rien aimé plus que d’aller le voir et lui demander s’il avait remarqué la petite famille, et si ça lui avait fait perdre quelque chose d’attendre une demi-seconde de plus que d’habitude.

Ulcérée, j’ai quand même fait un sourire suave à la maman. Elle me faisait penser à la mienne avec ses provisions et son p’tit loup qui la suivait, comme un petit poussin.  Reste qu’à l’intérieur, je me sentais encore enragée. Peut-être que cela peut sembler anodin, et que j’ai l’air de sur-réagir.   Je connais beaucoup de personnes qui sont promptes sur le klaxon, et qui ne se froissent pas outre mesure de se faire avertir de la sorte.  Cependant, ce n’est pas mon cas. Pas après avoir été témoin d’un cas probant de rage au volant la semaine précédente, et encore moins dans le stationnement de l’épicerie ou travaillait un jeune homme qui a perdu la vie à cause d’un jeune chauffard sur la route dans la nuit de jeudi.

Je vous relate rapidement les deux événements dont je viens de vous faire part, peut-être que ma réaction sera plus compréhensible ainsi.  Bien sûr, mes perceptions et mes valeurs ont pu teinter la lecture que j’en fais;  je peux me tromper, mais de toutes les façons, les situations que je vais vous exposer sont inacceptables.

La semaine dernière, une jeune fille a du faire une manœuvre dangereuse près de l’Église St-Charles-Borromée. De ce que j’ai compris de la situation, un piéton lui a coupé le chemin inopinément, et cela a fait en sorte qu’elle a accroché un peu le derrière de la voiture en face d’elle. Je n’ai pas observé de dommages visibles, mais j’étais loin. Par contre, j’ai bien vu l’espère d’imbécile violent qui est sorti en beau fusil de son auto en hurlant «TU SAIS-TU CONDUIRE TOÉ CRISSE! CÂLISSE DE FOLLE!» à la pauvre fille. Celle-ci balbutiait qu’elle ne l’avait pas fait exprès, et voulait lui expliquer ce qui venait de se produire, mais il ne lui laissait pas une chance. Elle avait beau hausser le ton, ça n’était que de pire en pire. Il tapait même sur le capot de sa voiture et se penchait de manière menaçante vers elle, comme une espèce de Hulk à un seul neurone. Un point pour la violence, un point pour la misogynie, un point pour l’agression, et un point pour l’image émétique des hommes et de la société en général que tu viens de produire, mon estie de vidange abjecte.   Penses-tu vraiment que c’est intelligent, ce que tu fais?   Ah non, c’est vrai, ce que tu fais c’est un gros show de domination. Tu es content de la voir se recroqueviller sur son siège. Ce que tu ne penses pas, c’est que ça pourrait être ta sœur, ta fille, ta tante. Ça pourrait aussi être un individu de sexe masculin mais je doute que tu l’aurais autant abîmé de bêtises, peut-être parce que tu aurais eu peur qu’il te sacre son poing dans le front, pauvre dégât à deux pattes.

Cette même semaine, deux jeunes hommes ont péri dans un accident de voiture sur l’autoroute Laurentienne, par la faute d’un chauffard qui circulait à grande vitesse et qui a heurté le rempart. Il a survécu, mais les deux autres victimes, non.  Pour l’instant, personne ne connaît les raisons qui l’ont poussé à agir de la sorte, mais son comportement a entraîné la mort de deux innocents, et il aurait pu y passer lui aussi. Je ne pense pas qu’il est fier de lui, mais il est quand même un pur idiot de première, doublé d’un irresponsable patenté, pour avoir posé de tels gestes. Bravo, connard.  Tu as ruiné la vie de trois familles, incluant la tienne, et tu devras composer le reste de tes jours avec le fait d’avoir causé la mort à deux reprises parce que tu as été trop cave pour te lever le pied de sur l’accélérateur.

Pour des raisons intimes et personnelles, plus que jamais je suis sensible à la sécurité routière, et même si ce texte a commencé de manière loufoque, la chute en demeure tragique.  C’est le même chemin qui se passe dans la tête de certains chauffards : sans vraiment réfléchir, et en pensant juste à leur petit nombril, ils prennent des décisions stupides au mieux, criminelles au pire.  Quand on les entend parler de cela, ils sont les premiers à avouer qu’ «ils ne pensaient pas que ce serait si grave», ou que «c’était pour s’amuser».  Ou encore, qu’ils étaient «correct pour prendre leur char».   Je n’y peux rien, quand je vois de telles horreurs se produire, la rage me submerge. J’en veux aux chauffards, aux agresseurs, et à l’obsession de la vitesse.  Alors, pour moi, un petit klaxon pour les mauvaises raisons, c’est juste un rappel que je ne suis JAMAIS en sécurité sur la route. Je suis toujours à risque de subir un événement malheureux ou fatal, en grande partie à cause de l’agressivité qui règne sur le bitume. Oui, je suis d’avance une conductrice nerveuse et insécure; cependant je ne trouve pas que cela enlève de la légitimité à ma façon de penser.

Bien sûr, la société a un rôle à jouer en termes de prévention et de réglementation. Par exemple, on pourrait mettre de l’avant une vignette pour nouveau conducteur comme en France,  assortie de l’obligation de rouler 20 kilomètres/heure sous la limite permise. On pourrait abaisser la limite acceptable du taux d’alcoolémie, bien que cette mesure soit très impopulaire. Personnellement, je suis pour : personne n’a BESOIN de boire de l’alcool. C’est un privilège, pas un droit.   Et si on se trouve brimé de ne pas pouvoir consommer de l’alcool, peut-être qu’on a des questions à se poser. Mais, au-delà de tout ça, des routes plus sécuritaires, ça commence au niveau individuel, à l’aide du gros bon sens.  C’est pour cela que je plaide aujourd’hui pour des comportements plus sécuritaires et détendus sur la route.

Avant de nous impatienter parce que quelqu’un roule au-dessous de la limite de vitesse, réfléchissons. Respirons par le nez au lieu de crier, klaxonner, dépasser par la droite, invectiver.

Ralentissons quand il pleut ou qu’il neige, ou dans le brouillard.

Abstenons-nous de consommer de l’alcool si nous devons conduire; non, même pas une bière. Aucune pinte ne goûte aussi bon que la vie, qu’un câlin de quelqu’un qu’on aime en rentrant le soir.  Ceux qui prennent d’autres intoxicants que l’alcool sont priés de s’abstenir également. Méfions-nous des médicaments qui peuvent troubler nos réflexes et notre jugement.

Arrêtons dans les haltes routières pour faire une sieste si nous sommes fatigués.

Cessons de vouloir toujours être un peu au-delà de la limite permise.

Entretenons bien nos voitures, ne soyons pas négligents.

Déneigeons nos toits pour éviter d’être des igloos roulants et de nuire à la visibilité des autres.

Tentons d’éviter les trous d’eau et d’arroser copieusement les piétons sur le trottoir.

Ne craignons pas de prendre le transport en commun, de co-voiturer, de prendre un taxi, de s’abstenir de sortir si les conditions routières l’imposent.

Éteignons nos maudits cellulaires, et foutons-les dans la boîte à gants lorsque nous sommes au volant.

Soyons zen au volant.  Ça sauverait bien des soucis, et des vies aussi.

 À la mémoire de Jean-Philippe Rochette et William Bureau

À la mémoire de Cédrick Saint-Pierre

Au nom de tous ceux qui ont perdu un être cher sur la route. 

Panorama péristaltique

Il y a quelques semaines, je vous écrivais pour vous parler de mon régime.  Ce que je m’apprête à vous dire concerne moi, et moi seule, et ne s’applique en aucun cas à tous. Je n’aurai plus jamais la prétention de dire aux autres ce qu’ils devraient faire sur ce sujet, que je sois d’accord où pas avec leurs choix. Il n’y a pas de solution «one-size-fits-all». Me voici donc, aujourd’hui: 

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Ça me fait encore tout drôle d’écrire sur ce sujet… je ressens encore la même dissonance cognitive.  J’ai encore l’impression d’avoir trahi le mouvement de la Size Acceptance et mon idéologie Health at Every Size, qui m’ont sorti du trou noir de la haine de soi.  Cependant, des personnes merveilleuses m’ont aidé à comprendre que ce n’était qu’une impression.   Je reste intimement, profondément convaincue qu’on peut être heureux et en santé à une vaste variété de tailles, et que les diktats de l’image parfaite sont à jeter aux poubelles. Je m’en fais encore et toujours le porte-voix et je suis chargée d’émotion quand je vois toutes les initiatives Québécoises qui vont dans le même sens.  Je réagis toujours aussi fort quand je vois des généralisations indues au sujet des personnes de taille forte, et quand j’entends des choses sur la discrimination qu’elles subissent sur une base quotidienne.  Je ne changerai pas d’avis là-dessus.

Au cours des dernières semaines, j’ai pu réfléchir à un tas de trucs intéressants sur ma relation à la nourriture, mon image corporelle, mes attentes, mes raisons personnelles pour entreprendre une telle démarche, les raccourcis mentaux que mon cerveau prend souvent pour expliquer des choses complexes, et aussi les regards. Ceux de la société, ceux des autres femmes, ceux des hommes.

Digérer, dire, gérer

Tout d’abord, laissez-moi vous dire que ce que j’ai fait, je ne le recommande à personne. Un régime restrictif, en général, échoue dans 95% des cas. Les raisons pour cet échec sont nombreuses et variées; reprise des comportements alimentaires nocifs, adaptation métabolique, manque d’activité physique, maladie, effets secondaires des médications, etc.  J’ai trouvé l’aventure, qui se terminera dans deux semaines, excessivement difficile. Pour l’épicurienne que je suis qui était abonnée au bon vin, aux mets glucidélicieux,  à l’onctuosité du fromage et de la crème, la chute a été brutale. J’ai été obligée de prendre conscience que je ne mangeais pas aussi bien que je le pensais. Certes, une variété très intéressante, mais sûrement trop et certainement déséquilibrée. J’ai dû «flusher» tout ce que j’aimais pour me contenter de légumes, de viandes, et de nourriture chimique parfois acceptable, souvent exécrable.  Pas de fruits, de produits céréaliers ou laitiers, d’alcool… je devais prendre plein de vitamines. Je me sentais toujours la tête ennuagée, fatiguée.  J’ai eu plein de boutons, des maux de tête, des douleurs musculaires. Mon corps a réagi. Je parlerais presque d’une détox, mais le corps n’a pas besoin de se désintoxiquer , c’est un mythe. Je dirais plus qu’il a eu un peu de mal à s’adapter au changement. La cétose a été difficile.  Je continue d’affirmer qu’à moins d’avoir besoin de changer les choses rapidement pour des raisons thérapeutiques, ce qui était le cas pour moi  ce n’est jamais une bonne idée de faire ce genre de chose.  C’est venu jouer dans tous mes points sensibles, réveiller des conflits intérieurs rattachés à mon trouble alimentaire que je croyais guéris. J’ai eu des moments de découragement total où je refusais de sortir de mon lit pour quelques heures, durant lesquelles je me battais avec ces démons. J’ai eu FAIM. (Si on vous dit que vous ne devez pas avoir faim en cétose… c’est FAUX.) 

Sur certains points, ça a presque été une expérience spirituelle; j’étais obligée de GÉRER mes émotions, de DIGÉRER les «mottons», de DIRE les choses comme elles étaient plutôt qu’avaler, avaler, avaler. Je n’avais aucun refuge pour me cacher, le comfort food m’était interdit, et je ne pouvais pas m’engourdir dedans.  Je ne pouvais pas faire vraiment de sport car je n’avais pas assez de carburant pour le faire; mais j’ai eu ENVIE de bouger pour sortir le méchant. Je l’ai fait pareil, quelques fois. Ça faisait du bien, mais je le payais en ayant faim de plus belle; je n’ai pas pu le faire autant que je le souhaitais. Durant mes sessions d’exercice léger, j’ai réalisé que je n’avais jamais vraiment mis en action les outils que j’avais reçus en thérapie pour faire face à mes émotions autrement que dans l’excès.  Aujourd’hui, je comprends mieux comment ils fonctionnent, et je les fais.  

J’ai constaté une remise à zéro de mes goûts. Ce n’est pas de la poutine, des chips, du chocolat ou de la friture dont j’ai envie, mais de fruits frais, de délicieux pain, de bons produits laitiers frais, de gruau, de noix, de courges et de betteraves. La langue engourdie par les aliments ultra gras et sucrés du commerce, on perd le contact avec les délices de la nature… après tout ce temps aux légumes verts et à la viande, j’ai retrouvé ces envies.  Je ne dis pas que la crème glacée et les brioches ne me font pas de l’œil, mais j’ai l’impression que le rapport que j’ai avec les aliments plaisir va changer. On verra rendu là.

Il y a aussi eu des effets négatifs, hormis la fatigue et la faim. J’ai recommencé à me peser chaque jour, et à réagir selon le poids que je vois. Il va falloir que je travaille là-dessus car ce n’est pas vrai que je vais retomber dans l’obsession.  J’ai maintenant une crainte intense de reprendre le poids perdu, et, élément très important, je n’aime pas plus ce que je vois dans le miroir. Je vois maintenant ce qui est flasque, et je me rends compte que la petite voix dans ma tête qui dit «encore un peu… pour passer en dessous de 200 lbs… ah et peut-être récupérer tes mensurations de 16 ans… ah et pourquoi pas essayer de rentrer dans du 8 ans une fois dans ta vie…» et ça, c’est dangereux. Je dois, plus que jamais, mettre tout en œuvre pour continuer à apprendre à m’aimer et m’accepter pour éviter la dérive. C’était un risque à prendre, et je l’ai pris. Ce que je craignais est arrivé. Par contre, j’ai la chance de savoir comment y réagir.

Je suis présentement au début de la dernière phase restrictive, et j’ai peur des glucides. J’ai mangé deux délicieuses rôties avec du beurre, un  yogourt grec au miel, des framboises, et un café avec du vrai lait 2% dedans ce matin. C’était tellement bon, mais tout de suite après j’avais un petit pincement au cœur, même si j’y avais droit, à ce déjeuner. La mentalité de la diète était en train de gagner. Je lui ai dit de fermer sa gueule, et j’ai savouré le tout lentement, je suis même partie plus tard pour déguster tout mon saoul. J’espère être capable de le faire encore longtemps. On ne peut pas tomber en bas du train s’il n’y a pas de train duquel tomber. 

À mon plus haut poids à vie, je pesais 246 lbs. Plusieurs raisons pouvaient expliquer le gain de poids en dehors des habitudes, je n’entrerai pas dans les détails, mais disons que dans mon cas un cœur brisé et une dépression ça a fait engraisser. Beaucoup.  Après avoir découvert le yoga, j’avais réussi à baisser à 231. Ma fasciite plantaire ne me quittant pas, j’ai arrêté la plupart de mes activités sous recommandation de mon équipe traitante, et j’ai vite remonté à 241.  J’étais stable depuis.

Aujourd’hui, je pèse 208 lbs, et j’ai perdu 3 tailles de vêtements.  Mais je suis la même fille, aussi insécure de son image, aussi folle et intense. Maigrir, ça n’a pas réparé mon cerveau. ^^ Par contre, je peux vous dire avec bonheur que ma fasciite plantaire s’est améliorée à 85%, grâce à cet allègement, à mon assiduité sur mes étirements et à des bonnes orthèses et chaussures. Dans mes projets futurs, je rêve de commencer à faire de la randonnée, du kayak et peut-être refaire de la danse. Je veux reprendre le yoga. Je veux m’entraîner avec mon chum, et j’aimerais un jour courir un 5km. Le jour où je vais faire ma première color run, je vais vous le dire. 

Mon regard, et celui de la société, me conduisent à souhaiter voir l’aiguille passer sous les 200. Comme si c’était un chiffre magique. Je ne peux même pas répondre à la question «qu’est-ce que ça changerait dans ta vie» car ça ne changerait RIEN.  Rendu en dessous de 200, je voudrais baisser à 180. Et à 180, je voudrais me rendre à 160, et à 160, à 135.  Par rapport à la perte de poids, je suis une droguée. Ça me prend toujours plus de perte et ça me fait toujours moins d’effet. C’est pourquoi je vais «tirer la plug» dans deux semaines et retrouver mon alimentation intuitive autant que possible. Je ne crois pas aux combinaisons alimentaires. L’exclusion de groupes alimentaires complets n’est pas durable, et le comptage de calories est extrêmement fastidieux et souvent inutile. Je vais travailler sur mes signaux de faim, et de satiété, et je vais bouger.  

Regards

La deuxième partie de ma réflexion porte sur le regard social et sur celui des gens face à moi-même, et face aux gros en général.

Tout d’abord, durant mon processus, je dois dire que j’ai eu beaucoup d’encouragements, et à mon grand plaisir, aucun commentaire déplacé ou qui m’a dérangé.

Mes collègues féminines m’ont soutenu en me soulignant combien je «fondais à vue d’œil». J’appréciais ces petites tapes dans le dos, car j’avais été transparente sur mes objectifs et j’avais mentionné avoir besoin de soutien. Des commentaires sur le poids ne sont en général jamais les bienvenus, surtout qu’on ne sait pas pourquoi la personne maigrit (deuil, chimiothérapie, consommation de drogues stimulantes, débalancement de la thyroïde, période de manie, ce sont toutes des raisons qui peuvent amener une perte de poids. L’anorexie aussi, et les commentaires positifs dans ces contextes risquent de faire beaucoup plus de tort que de bien. )

Nous sommes toutes conditionnées à penser que toute femme qui est grosse veut nécessairement maigrir, et désapprendre ce script est très, très difficile.  C’est pourquoi il importe de faire attention à ce qu’on dit à ce sujet.  Dans mon contexte, je souhaitais qu’on me souligne mes réussites à ce sujet. Même si à la base ce n’était pas une question d’apparence, le regard appréciatif des femmes me faisait du bien. 

J’ai observé la grande délicatesse de mes collègues masculins qui n’ont pas soufflé mot sur le sujet, sauf pour l’occasionnel «tu as l’air en super-forme!» ou pour ceux que j’avais mis «dans le secret des Dieux». Ils ne voulaient pas m’offenser, donc ils ne disaient rien,  et franchement le contraire aurait été déplacé. Je suis contente que ça se soit passé ainsi. J’avais un peu peur, car je savais que le jugement existe.  Je vais illustrer mon opinion avec un petit exemple : après avoir assisté à une séance d’essayage durant laquelle un gars, saisissant un t-shirt de la taille que je portais, s’était exclamé «2x? Mais qui qui porte ça?»  J’avais brutalement réalisé que ce qui ne se dit pas à la face des gens se dit allègrement dans leur dos. J’avais rétorqué «c’est vrai que c’est gros en tabarnack, hein?» Ton coupant, visage fermé, yeux laser. Les autres personnes présentes étaient mortifiées, mais ce collègue n’a pas eu l’air de se rendre compte de sa bourde.  Tout ceci me renvoie à la réaction panique qu’on a souvent quand une personne qu’on apprécie est grosse.  «Mais je ne te vois pas comme grosse!» «Non mais toi, tu fais attention!» «Ce n’est pas de toi que je parlais.»    Autant de jugements et de maladresses qui contribuent à ajouter au malaise.

Dire ces choses à quelqu’un efface son expérience, et nie la responsabilité que les gens ont d’assumer ce qu’ils pensent. 241 lbs, c’est gros sur moi, sur d’autres.  Que je fasse attention ou pas, personne n’a le droit de me juger sur mon apparence, et je ne dois la santé ou la minceur à PERSONNE. Et oui, c’est de MOI que tu parles quand tu dis «les gros».  Que je te connaisse ne m’exclut pas de ton jugement.  

 Tout ce qu’on peut dire d’une personne grosse en la voyant, c’est qu’elle est grosse et les autres détails physiques apparents. On peut constater la couleur de sa peau, de ses cheveux, si elle est handicapée ou non, comment elle est habillée. On ne peut pas dire qu’elle est malheureuse, seule, incomprise, sale, perdue, paresseuse, fourbe. On ne le sait pas. Notre biais nous pousse à tirer des conclusions qu’on ne tirerait pas dans les mêmes circonstances avec des personnes minces, et il faut s’en méfier.Tel que je l’ai souvent dit, les médecins sont particulièrement enclins à sauter aux conclusions et aux conseils non-sollicités à cause de ce biais. J’ai hâte de voir la tronche du prochain médecin qui me dira de maigrir, quand je lui assénerai ma vérité. 

J’ai parlé, plus tôt, que j’avais le sentiment d’être en porte-à-faux avec les idéologies que je prône depuis quelques années concernant la gestion du poids corporel. Des amies précieuses rompues aux principes de cette philosophie m’ont aidé à remettre mon choix en perspective.  Health at Every Size, c’est viser la santé par des comportements faisant la promotion de celle-ci; le poids auquel j’étais ne me permettait même plus d’adopter les comportements santé que je souhaitais car j’étais toujours en douleur. Maintenant que je peux davantage les pratiquer, je le ferai.  Le chiffre sur la balance ne devrait plus avoir rapport à mes yeux; c’est mon bien-être global qui compte. J’espère que mes bottines vont suivre mes babines à ce sujet.

Le regard des hommes, lui aussi, a changé. J’ai commencé à remarquer des regards, des sourires, des coups d’oeils qui n’étaient pas là auparavant. J’ai eu de l’attention non sollicitée d’hommes que je trouvais louches et douteux. Je me suis sentie dégoûtée à certains moments, pour la raison suivante : maintenant, certains hommes me voient autrement que comme «une boule de suif».  Je suis de nouveau, dans leur regard, un être sexué (lire ici «baisable»).  Ils n’auraient plus honte d’être vus à mon bras.  Je suis toujours ronde, mais je ne suis plus dans la catégorie de ronde qu’ils refusent de considérer. Je ne suis presque plus une cible de «fat jokes».  Tout d’un coup, Minie, en plus d’être brillante, chaleureuse, drôle et «edgy», est belle! Peut-être pas encore sexy, mais belle. Ça vaut maintenant le coup de s’essayer, non?

FUCK THAT. Si tu me considérais comme un sous-être parce que j’étais une taille forte, et que maintenant je suis une femme parce que je suis plus mince, il n’y a absolument AUCUNE chance que j’accepte de l’attention de ta part, ou que je considère ta candidature au poste d’amant ou de conjoint.

L’homme avec qui je vis m’a connue grosse, très grosse. Il  me trouvait aussi très belle et désirable, et pas «malgré» mon poids. Il est tombé en amour avec mon gros Q.I., dit-il. (haha!)

Il me trouve toujours aussi belle aujourd’hui, même s’il est parfois surpris de constater qu’il peut toucher à ses coudes en me prenant dans ses bras, qu’il peut sentir mes côtes en pressant un peu mon ventre, que ma taille présente maintenant un creux marqué pour y mettre son bras.  Que je sois ainsi, ou autrement, il aimait mon corps et la fille dedans.  

Son regard a lui aussi a changé; parfois inquiet que je ne mange plus comme avant, parfois admiratif de mes efforts, parfois protecteur quand je suis trop vulnérable pour faire face aux commentaires des autres, parfois fier et encourageant quand je continue de foncer, de réussir et d’avancer dans mes projets. Mais plus souvent qu’autrement, ce regard s’adresse à mon intérieur. Je suis chanceuse de l’avoir, et je le remercie d’avoir fait cette bataille avec moi et de ne pas m’avoir jeté par la fenêtre quand j’étais une vieille râleuse irritable et fatigante parce que je ne pouvais rien faire/manger de ce que je voulais.

Ce regard est un des plus précieux du monde pour moi, avec celui de mes proches et amis. Cette façon de voir pourrait aussi changer le monde si tout le monde se décidait à l’adopter. Voir les gens de l’intérieur, c’est le plus beau cadeau que la société pourrait se faire à elle-même. Arrêter de prétendre sur l’image, et capitaliser sur le contenu.  

Game over. Try again.

Ça fait plusieurs mois, années mêmes, que vous m’entendez militer pour la santé à toutes les tailles, contre la discrimination des gros, contre le modèle de beauté unique, pour la diversité corporelle. Ça fait depuis toujours que je suis une épicurienne qui mange et boit sa vie, qui se laisse tourner la tête par l’odeur du bon pain comme d’autres par une charmante personne.  Ça fait ma dixième journée de régime.

 

HEIN!

Non. Ce n’est pas possible. Dominique, au régime? Incroyable. 

Certains sont en train de se dire que j’ai enfin retrouvé le bon sens. D’autres que je trahis les causes auxquelles je suis fidèle depuis plusieurs années et que je soutiens de mon temps et de mon argent. Il y en aura peut-être qui vont penser que je suis retombée dans le cycle du yo-yo. Il y aura sans doute des médecins frémissants de bonheur quand je leur dirai que «j’ai déjà perdu X» lorsqu’ils m’asséneront leur habituelle tirade sur l’obésité.

Mais, le fond de l’histoire, c’est que je maigris parce que j’ai mal aux pieds.  Et aussi pour m’aimer un peu plus.

J’ai une fasciite plantaire chronique. Si vous ne savez pas ce que c’est, je vous laisse «googler» ça allègrement avant de me revenir… ça fait longtemps que je vous en parle.  Disons juste que ça m’handicape. Je ne peux pas rester debout longtemps, je ne peux pas marcher longtemps, on oublie la course, et toutes activités se pratiquant pieds nus. (donc : plus de yoga non plus.) Même la nage me faisait mal, à un certain moment. Inutile de vous dire qu’être «pognée» ainsi à moins de trente ans, je ne la trouvais pas drôle.

Après avoir investi plusieurs milliers (oui, vous avez bien lu) de dollars dans des traitements inefficaces ou au succès mitigé, à mon corps défendant, je me trouve devant la dernière solution possible : maigrir. M’alléger. C’est de la physique, c’est simple : moins de poids = moins de pression.

Et, je suis en TABARNAQUE d’être dans cette galère. Oui, un gros mot de même, pour marquer mon désarroi. Je me sens perdue.

Moi qui est si prompte à dire à tout le monde que oui, on peut être en santé à toutes les tailles; que tous les problèmes que les gros ont, les minces les ont aussi; que la corrélation entre le poids corporel élevé et les maladies chroniques sont une corrélation, PAS un lien de cause à effet et que le facteur «évitement du docteur qui me rabâche les oreilles» influence très fort la santé des patients obèses, moi la grosse qui a l’air de s’assumer… il a fallu que le problème que j’avais refuse obstinément de se régler, tant et si bien que je m’en suis  vidé les poches sur toutes les alternatives possibles, avec un maigre (pardon!) taux de succès. Et que la solution finale… soit la perte de poids.

Laissez-moi juste vous dire que la dissonance cognitive que j’expérimente actuellement est assourdissante.  Je ne m’entends plus penser parmi le vacarme que font mes pensées envahissantes. J’ai l’impression d’échouer à deux millions de niveaux en même temps.  

J’ai vécu de la thérapie pour mes compulsions alimentaires. Je les ai vaincues. J’ai été conseillée par des thérapeutes, des nutritionnistes. J’ai essayé autant comme autant de faire ma vie en grosse.  Mais, j’avais comme… une épine au pied.  Je me disais que je pouvais manger ce que je voulais, quand je voulais. Que je viendrais à bout de toutes mes obsessions alimentaires comme ça. J’ai presque réussi, bien qu’il y ait encore des aliments qui me feraient perdre les pédales. 

J’ai vécu un moment d’insight après avoir pris la décision de maigrir. La belle phrase que je dis souvent, «il n’existe pas de recette universelle de la santé», je ne me la suis pas appliquée à moi. Après mes thérapies, je me suis élevée contre toute sorte de contrôle alimentaire. Mon ancienne mentalité de «serial dièteuse», mon cœur meurtri par les commentaires désobligeants sur mon poids, je voulais les laisser en arrière. J’ai même cassé ma balance en thérapie. Cependant… je pense que j’ai peut-être manqué de lucidité ou des conseils; entourée d’autres patientes qui devaient pour la plupart arrêter de se restreindre, j’ai essayé de dire non à toutes les restrictions. Malheureusement,  moi, je ne peux pas faire ça.

Eh oui : non, Dominique, tu ne pourras jamais manger ce que tu veux en tout temps ET être en santé parce que ton corps engraisse trop vite, trop facilement, et malheureusement, NON, tu ne fais pas partie des personnes qui sont en parfaite santé quand tu es trop grosse.

Oui, je mangeais bien mieux depuis deux ans.  Mon cholestérol était  beau, ma pression artérielle était belle. Mais, j’avais toujours mal à MON MAUDIT PIEDJe ne pouvais pas faire de sport parce que j’étais toujours blessée. C’était un cercle vicieux : je ne peux pas faire de sport parce que je suis blessée, donc je m’alourdis, donc je me blesse encore plus. J’avais réussi à me stabiliser et même perdre de la graisse au cours des derniers mois mais l’aiguille ne bougeait pas. De toute façon je m’en fichais éperdument, c’est-à-dire j’essayais de m’en ficher. Mais je n’y parvenais pas. Par ailleurs,  je recevais certains signaux d’alarmes que mon corps m’envoyait depuis un bout par rapport à mon sucre sanguin, si je suis complètement honnête.

Au travers de tout ça, malgré les thérapies à la douzaine, je ne m’aimais pas. Je n’arrivais pas à accepter que je sois, oui, aussi grosse que cela. Mon image me dégoûtait. Je faisais croire que je n’en avais rien à foutre, mais il y avait une petite voix qui me disait que je mentais, et elle avait raison.

C’est donc le cœur lourd et l’esprit confus que j’ai décidé de faire ma dernière diète, celle qui me permettra de perdre rapidement, pour recommencer à faire du sport et à bouger, marcher partout, danser, ne plus paniquer ou changer de trajet d’autobus quand je ne peux pas avoir de place assise. Celle qui me permettra d’avoir un résultat rapidement, et ensuite de me stabiliser par la bonne alimentation et l’exercice régulier. Je n’entrerai pas dans les détails mais ça me coûte cher, c’est drastique, et ce n’est pas facile. Entre autres choses découvertes, je me suis rendu compte que je suis une «abstentionniste» plutôt qu’une «modératrice», c’est-à-dire que je trouve plus facile de m’abstenir totalement de quelque chose plutôt que d’en consommer modérément. Eh oui. Malgré tout ce qu’on m’a dit, malgré tout ce qu’on entend que s’interdire quelque chose c’est lui donner encore plus de pouvoir… je ne sais même pas pourquoi je suis surprise, j’ai toujours été une fille d’extrêmes. Peut-être qu’il faut que je repasse par là pour réussir à me satisfaire davantage avec des petites quantités, je ne sais pas. Par après, je ne pourrai JAMAIS recommencer à manger comme je le faisais. Oui je mangeais bien, mais sûrement trop, et trop de sucres, d’alcool, de resto.  Ma vie sociale est articulée autour des restos et des cafés; il m’appartiendra de trouver une solution hybride qui me permettra de les aimer encore, mais de les fréquenter moins, en les remplaçant par d’autres activités. C’est là que mes habitudes d’alimentation en pleine conscience , de déguster, reviendront en jeu, saupoudrées de quelques structures nécessaires à ce que mon corps soit dans une zone qui lui convient à lui aussi.

Il y a quelque chose, cependant, que je veux clarifier : je vais TOUJOURS être une supporter de Health at Every Size, de la size acceptance, de la diversité corporelle. Ce n’est pas parce que moi, je n’avais pas la possibilité d’être en santé et heureuse au poids où j’étais, que c’est la même chose pour tous les autres. Je ne commencerai pas à faire de l’évangélisme de diète, à vous dire combien je me sens mieux depuis que j’ai perdu X, à vous gaver de photos avant et après.  Alors, svp, si ce que vous êtes en train de penser c’est «évidemment, elle a enfin compris qu’on ne peut pas être gros et heureux, etc. » bien passez votre chemin. Je vais toujours être grosse, au sens clinique du terme, aussi. Je n’ai pas le désir de la minceur absolue. J’ai juste envie de revenir à un poids qui me permet d’avoir ma vitalité, mon énergie, tout en conservant une part de gourmandise et d’hédonisme.  J’espère que ce n’est pas trop demander.

Il n’existe pas de solution toute faite pour les problèmes complexes, point barre. La diversité humaine ne permet pas une telle utopie. Il appartient à chacun de décider ce qui est bon pour lui en toute connaissance de cause.  En bon français : CHACUN EST LE BOSS DE SES PROPRES BOBETTES.  

Si j’écris cela aujourd’hui, c’est parce qu’en plus d’être fatiguée, effrayée, confuse, et d’avoir peur de me faire taxer d’hypocrisie, je pense aussi aux autres personnes comme moi qui vivent ce genre de conflit interne, et qui cherchent un peu au fond d’eux le courage de prendre les moyens qui s’imposent, et ce, sur quelque sujet que ce soit.  

Ça m’a pris beaucoup d’humilité pour écrire ça. J’en profite pour vous dire que si vous voulez m’envoyer un petit mot d’encouragement par courriel, ou un petit commentaire positif… ils seront les bienvenus.

 

Spécial de Noël: le contentement vu par une bouddhiste.

Chers lecteurs, en cette période des fêtes, j’aimerais vous faire part d’une petite réflexion que j’ai entamée il y a un certain temps. En tant que bouddhiste, je respecte les autres traditions, et ayant grandi dans une tradition chrétienne, Noël est quand même une période importante pour moi, un moment où je souhaite être plus proche de ceux que j’aime et qui m’aiment. C’est aussi un moment où je me sens plus introspective.

Tout récemment, je discutais avec une amie qui se questionnait à savoir si elle n’était pas paresseuse en acceptant une offre de stage rémunéré dans une ville qu’elle connaissait à l’étranger, offert par le biais de connaissances. Elle voyait tous ses amis aller dans des boîtes de renom très importantes, et avait peur de «se résigner» en acceptant l’offre qu’elle avait eu.  Je lui ai répondu qu’elle ne se «résignait» pas, mais se «contentait», tout en se donnant des conditions optimales pour obtenir de très bonnes notes et références pour son stage, car n’ayant pas à se soucier de sa subsistance et étant dans un environnement familier, ce serait beaucoup plus confortable pour elle. Qui plus est, elle pourrait plus librement personnaliser ses activités de stage et avoir des gens plus attentifs à ses besoins d’apprentissage, contrairement à une grande boîte ou elle aurait pu aligner les soixante heures semaines à ne rien faire d’autre que gratter du papier et jouer les petites mains. 

Le fait qu’elle se soit automatiquement comparée à ses collègues, et qu’elle remette en question une si belle opportunité sur le principe que c’était paresseux et un geste de résignation d’accepter une offre obtenue par cooptation m’a porté à réfléchir et à méditer sur la nature du contentement et la valeur de la souffrance.

Dans une telle condition, penser plus petit, plus proche, est peut-être la voie à suivre. Lorsque quelque chose nous est offert gracieusement, l’accepter est un signe de gratitude envers la vie; ce n’est pas de la résignation.  Trop souvent, et à tort, nous avons l’impression que quelque chose ne peut avoir de valeur que si nous avons souffert et travaillé très fort pour l’obtenir. Ce faisant, obnubilés par le mérite, nous passons à côté d’opportunités qui auraient pu nous faire grandir, nous transformer et nous enrichir. 

Cette idéologie provient de notre vieux fond judéo-chrétien, qui nous porte à croire que rien qui nous vient naturellement ne peut être valable. Une tradition laborieuse a ses bons côtés en incitant les gens au travail, mais elle comporte sa part d’ombre dans le masque qu’elle impose au contentement. Il n’y a pas, je répète, il n’y a pas de valeur ajoutée à souffrir pour obtenir quelque chose.  Cela ne rend pas l’obtention plus glorieuse ou plus justifiée. En contrepartie dévouement, l’effort juste et l’attention juste portée à une cause nous élèvent. Cependant, si les parvenus et opportunistes de ce monde nous semblent parfois privilégiés et inconscients, ce n’est pas toujours le cas. Comme nous sommes rapides pour dégainer le spectre de la perte de valeur par facilité!

Chaque moment de notre vie, nous sommes submergés par des messages qui nous intiment de «Viser plus haut! Vivre notre rêve! Suivre nos cœurs et nos passions!» C’est merveilleux, mais n’est-ce pas là une négation de la possibilité d’être satisfait?  Parfois, la résignation et le contentement se ressemblent beaucoup, à un point tel qu’on ne fait plus la différence.  Le contentement n’est pas mauvais en lui-même, et il s’apprend. Se contenter, c’est se libérer un peu plus de l’emprise de nos désirs, parfois inatteignables, même si on les souhaite tellement du plus profond de notre cœur. 

La phrase «Quand on veut, on peut» m’apparaît de plus en plus comme une fausseté relevant de la pensée magique. Je ne dis pas cela emportée par un élan de pessimisme, mais plutôt de clarté mentale; vouloir, ça ne fait pas tout. Nous devons vivre avec les chances qui nous sont données aussi, et l’ensemble des possibles qui nous est offert. Il faut prendre la responsabilité de notre bonheur, soit; mais plutôt que se fixer un idéal après lequel courir sans arrêt, pourquoi ne pas regarder tout près?  À force de plisser les yeux pour voir au loin, on ne voit pas que notre bonheur est assis sur notre nez.

Se contenter, c’est avoir assez de respect pour soi-même et ses accomplissements pour s’en reconnaître la valeur. Loin de moi l’idée de laisser tomber des ambitions positives, mais il me paraît primordial de voir davantage ce que nous possédons déjà et d’en être satisfait. À partir du moment où nous sommes satisfaits, nous libérons notre esprit de la soif du «plus», et lui donnons plus d’espace pour les «comment» et les «pourquoi» qui jalonnent notre existence.

Mes chers lecteurs, je vous souhaite d’agréables fêtes de fin d’année, et de trouver la satisfaction, la paix d’esprit et le contentement dans vos vies de tous les jours. Que votre existence vous permette de les atteindre, et de les garder.

Paix, amour et sérénité!

Dominique

B.A.

B.A. Bonjour docteur. Vous allez bien? Pas moi. Pas étonnant, vous dites, puisque je suis dans votre bureau. Ah, mais étonné, vous allez l’être. Parce qu’aujourd’hui, je viens pour vous soigner. Vous avez, je pense, une maladie grave. Non? Vous me trouvez effrontée? Vous pensez que je suis mythomane? Fort bien.

 

Aujourd’hui, docteur, je suis dans votre bureau pour vous aider à soigner votre grossophobie. Avant de me jeter dehors, laissez-moi la chance de m’exprimer.

 

Vous souvenez-vous de moi, docteur? J’avais douze ans. J’étais arrivée dans votre bureau parce que je me sentais fortement fatiguée depuis plusieurs semaines. Sans plus d’autres mesures formelles, vous m’aviez pesée, et déclarée obèse morbide, au nom du père, et du fils, et du sacro-saint IMC. Vous m’aviez dit que je mourrais tôt. À l’âge canonique de 28 ans, je viens vous dire que vous avez tort.

 

Pardon? Ce n’est pas ce que vous avez dit? Oui, c’est ce que vous avez dit. Je me souviens de tout jusqu’à la couleur de votre chemise, et votre allure supposément bienveillante quand vous m’avez sentencé de mort et de paresse.

 

D’autres parangons de tact et de bonté se sont chargés de poursuivre votre bon travail. À tel point, qu’aujourd’hui j’ai peut être vraiment une maladie incurable, hors du verdict G.R.O.S.S.E. et je ne le sais pas, parce qu’à moins d’être déjà partiellement morte, je ne vais plus chez le médecin. Ça vous surprend? Donner le bâton pour me faire battre n’est pas dans mes intentions, docteur.

 

Une de vos consoeurs me disait, il y a quelques années, que je manquais de volonté. Savez-vous ce qu’on entend, quand on a un trouble alimentaire, et qu’on se fait dire cela? On se sent comme une grosse limace salée. Ça fait mal. On se sent invalidé. Et on se sent floué, parce que la personne qui devrait délivrer l’antidote nous a filé le poison. On apprend à se détester un peu plus.

 

Assumer sans validation qu’un être est gravement malade parce qu’il est corpulent, est un symptôme de grossophobie classique, déguisé sous une bonne intention. Annoncer à un obèse qu’il est gros, en plus d’être une lapalissade, fait plus de tort que de bien. Un gros en visite pour une otite n’a pas besoin de se faire chauffer les oreilles de plus belle par ces mots qui vous semblent peut-être banals, et issus de votre devoir de «réveiller les patients». La société lui renvoie à coeur de jour le fait que son corps n’est pas souhaitable, pas désirable, pas adéquat, et qu’il est à risque de mourir au coin de la rue. Non docteur, pas besoin de lui donner un dépliant sur la chirurgie bariatrique. Il connaît déjà toutes ses options de mutilation du tube digestif et ne veut pas forcément de votre anneau, bien qu’il apprécierait sans doute être traitée en seigneur dans votre bureau. Pour ce symptôme, je vous suggère une dose d’anti-préjugique, et une friction d’ouverture d’esprit. Vous pouvez également prendre une petite pilule de compassion.

 

Un autre symptôme marquant de votre affliction, docteur, est la confusion entre les termes «obèse» et «stupide». Vous n’êtes pas d’accord avec moi? Je vous explique… chaque fois que vous vous lancez dans un discours sur le sport et l’alimentation avec un gros, ça finit toujours par sonner comme une suspicion d’imbécilité. Honnêtement, il faudrait être coupé du monde et de la société pour ne pas savoir que le fast-food, à long terme, ce n’est pas bon. Idem pour le fait de consommer plus de fruits et de légumes, moins de viande et de gras, moins d’aliments transformés, et de diminuer les portions. Franchement! Ils savent tout cela. Ils sont gros, pas ignares. Quelques milligrammes d’anti-stéréotype avec une petite goutte de lucidité de plus pourront vous sauver.

 

La grossophobie s’accompagne souvent du syndrome toulemondesé. Toulemondesé qu’être gros c’est mauvais. Toulemondesé que l’obésité cause le diabète. Toulemondesé qu’il suffit d’absorber moins d’énergie qu’on en dépense. Ce que tout le monde ne sait pas, c’est que ces énoncés sont des mythes. Il existe des obèses métaboliquement sains, l’obésité est corrélée au diabète mais dans un dilemme d’oeuf et de poule, et nous ne sommes pas tous égaux devant les calories, qui sont une mesure arbitraire. Documentez-vous. Sortez de vos pantoufles, docteur. Une mesure d’actualisation des connaissances et une autre d’objectivité intellectuelle comme remède.

 

Questionnez-vous, docteur, de grâce (sans mauvais jeu de mot.) L’obèse en face de vous existe en dehors de son gras. C’est une personne, avec un historique, un vécu, des sentiments, qui mérite d’être traitée de la même façon qu’une autre plus frêle. Gros, ce n’est pas un diagnostic. «Maigrissez» ce n’est pas une prescription. Prescririez-vous un médicament qui a un taux d’échec de 95%? Non? Eh bien, c’est la situation pour la plupart des gens qui perdent du poids; celui-ci revient au galop. Pensez-y, docteur. Avant de dire que c’est facile et simple… Passeriez-vous votre vie à compter des points, vous? Avez-vous une heure et plus par jour pour suer sur un tapis, sans relâche? Sérieusement. Ah, peut-être que vous n’avez jamais pensé que les gros font du sport, et parfois plus que les minces…et qu’ils mangent souvent moins mal car plus conscients des impacts directs sur leur santé de la malbouffe. Je crois que nous avons là un autre symptôme. Une petite piqûre de réalisme pour vous.

 

En partie grâce à vos bons soins et ceux de vos collègues, docteur, j’ai eu le bonheur de développer un trouble alimentaire. Je mangeais la nuit. En cachette, parce que j’avais honte d’être une grosse truie morbide. Je voulais me cacher. Je ne voulais pas qu’on sache. Je voulais être un B.A, un bourrelet anonyme. Mais plus maintenant.

 

Aujourd’hui, je vis avec mes bourrelets assumés, et je viens vous soigner.