Comment je suis devenue une tête flottante: la repousse des racines – Partie 2

Au mois de mai, ça n’allait pas.

Je vous parlais de mon sentiment d’être désincarnée, d’avoir perdu le contact avec ma base à force de vouloir faire taire toutes les «méchantes» émotions qui m’envahissaient.

Bien que ce ne soit pas encore le beau fixe à chaque égard, ça va clairement mieux, et bien sûr, ça s’est mis à aller mieux quand je suis sortie de ma tête.

Il y a peu, je disais à quelqu’un qui suranalyse tout (comme moi!) :  «Ce qui ne va pas, ce qui fait que tu n’arrives pas à franchir un nouveau cap dans ta progression, c’est parce que tu sais et comprends beaucoup beaucoup beaucoup de choses sur comment ton cerveau fonctionne, et tu intellectualises très bien, mais tu n’appliques pas.»

Ça l’a fâché, comme moi ça m’a dérangé de me le faire dire. La surintellectualisation est une arme redoutable pour se couper de ses problèmes, c’est même un mécanisme de défense reconnu. Les personnes qui sont très fières de leur gros cerveau (comme moi, encore) tombent souvent dans ce piège pourtant banal. On comprend tout, très bien, en profondeur, mais seulement en théorie.  C’est alors que l’action doit se mettre au service de la pensée, c’est en faisant qu’on apprend. Mais pour les têtes flottantes, c’est souvent là qu’on «détèle». On se dit que puisqu’on comprend, on doit être ok. Mais non, ce n’est pas comme ça que ça marche. Ce n’est pas comme ça que quoi que ce soit marche, d’ailleurs.   Acquérir des concepts est certes une étape très importante dans tout processus d’apprentissage ou d’évolution, mais si on ne rend pas ceux-ci concrets, ils s’envolent. Ils ne s’impriment pas dans les circuits mentaux.

La façon dont ceux-ci vont s’imprimer a l’air simple, mais ça ne se fait pas en criant ciseaux, car il faut accepter de renoncer à comprendre-approfondir-trouver un sens à TOUTTTEEE TOUT DE SUITEEEEEE.

Pour moi, ça passe beaucoup par faire ce qui me tente, sans me demander ce que ça va donner, ni pourquoi je fais ça. C’est très dur, parfois. Ça l’air complètement fou de dire ça, mais quand on est une tête flottante, le lâcher-prise mental n’est pas évident. C’est une bataille sans fin entre le cerveau et le coeur (figurativement, bien sûr), comme dans ces fantastiques BD. 

Les derniers mois, j’ai: fait des semis- raté mes semis – planté un mini potager – laissé mon mini potager s’Occuper de lui tout seul – observé les oiseaux – marché – lu beaucoup de livres sur la spiritualité, notamment sur le paganisme – paressé sans rien faire (un véritable exploit!) – écrit dans mon journal – chanté à tue-tête dans mon char – inventé des recettes – raté des recettes – suivi un cours de fabrication de capteur de rêve – pris un atelier de yoga – recommencé à nager – me suis fait un tour de rein – changé de tête – décidé de partir en voyages de filles avec ma mum trois jours cet été – suis allée au resto – vu des amis que ça faisait longtemps – organisé un potluck au travail – arrêté de boire de l’alcool pour une période indéterminée – essayé beaucoup de fois de méditer, sans succès – amélioré le décor de ma maison – rénové – travaillé – décidé de prendre l’été off de l’université – fini ma thérapie – me suis inscrite à un groupe d’entraide pour les proches aidants – écrit beaucoup de textes que j’ai presque tous jetés – mis mes limites à certaines personnes – me suis inscrite à un groupe d’entraide pour les gens qui ont des phobies (j’ai peur des bébittes et je jardine pour me dépasser, jugez-moi pas) – visité ma grand-mère – commencé à apprendre le japonais – nettoyé et repeint le lettrage de la tombe de mon grand-père maternel – décidé de terminer définitivement deux relations d’amitié – réfléchi aux autres relations que j’ai qui vont mal et à celles qui vont bien – etc.

Méchant débloquage!

Et tout ça… parce que j’ai arrêté de me demander POURQUOI je faisais ça. J’ai arrêté de me dire que je faisais de la fuite en avant, arrêté de me taper sur la tête pour mon insatiable curiosité de multipotentialite qui change d’intérêts comme elle change de bobettes. J’ai accepté de ne pas correspondre à ma propre image de perfection, d’être une jolie grosse femme impatiente, drôle et changeante, dure à suivre et désordonnée. J’ai accepté que c’était possible que je n’aie pas nécessairemenent OMG UNE MISSION DANS LA VIE UNE VOCATION OMG, que le moment présent était une raison suffisante à l’existence. Et, mes émotions ont commencé à revenir. Tout croche, parfois pas celle qui était adaptée à la situation, parfois trop fort, parfois pas assez fort. Mais je m’entends rire aux éclats aussi souvent que je pleure. Je RESSENS. DES. CHOSES. et je n’essaie pas de les arrêter. Ça ne m’a pas rendue folle. Ça me permet de redevenir authentique, car cette fois, je peux monter le volume, mais en sachant que je peux le redescendre et j’ai les outils pour le faire. Je dirais pas que je «croque dans la vie»  mais j’en prends certainement une tite-bouchée-apéritive de temps en temps. Je vais beaucoup mieux, même si beaucoup de choses brassent encore pas mal mon bateau.

Je sais que c’est vraiment galvaudé, que vous avez lu ça mille millions de fois. Mais pour vrai, c’est beaucoup plus complexe à faire que ce que ça en a l’air.  J’ai dû réapprendre à mettre du gris. À dire «Je te reviens là-dessus» – «Pas tout de suite» – «On s’en reparle», des non-réponses comme je les appelais avant, avant d’avoir assez d’indulgence envers moi-même et les autres pour reconnaître que se donner du temps, du «buffer», c’est important.  Je me suis aussi donné le droit d’annuler des plans, de changer des plans, de refuser des choses que ça ne me tentait pas de faire. Je ne dis pas de ne jamais tenir ses engagements quand ça ne nous tente plus, mais parfois, c’est plutôt anodin et ça se discute. J’ai beaucoup de gens autour de moi qui m’apprennent que la Terre ne cesse pas de tourner et que mes proches ne se mettent pas subitement à m’haïr quand je change d’idée ou que je dis non. J’apprends à suivre mon propre itinéraire, de plus en plus, et à accepter que des fois je déplais et je déçois. Ça fait partie de ce qui arrive quand on décide de se prioriser.

Je peux pas m’empêcher de trouver ça d’un symbolisme très significatif que ma grand-maman, après que j’aie restauré la tombe de mon grand-père, m’ait remis une chaîne en or lui ayant appartenu qui représente une ancre et un gouvernail. Au-delà d’être une fille qui aime l’eau (nager, faire du bateau, voir des phares et des quais, observer les vagues… name it), c’est surtout un beau clin d’oeil à ma recherche de direction et d’ancrages, et aussi à ma future profession de C.O. (si une autre sirène ne m’appelle pas d’ici là…).

Je pense que je barre dans une bonne direction.

 

Publicités

Plaidoyer pour le zen au volant

«POUUUUUUUUUUUUUUTTTTT!!»

Sursaut, haut-le-cœur, palpitations, frein, jurons.  C’est presque toujours ainsi quand je me fais klaxonner.  C’est une sorte de micro-agression, qui me micro-traumatise à petits bruits de trompette, ou à grande lamentation de corne de brume.   Pourquoi fallait-il que de toutes les options de communication possible, celle choisie pour le contexte automobile soit un bruit exclamatoire et intempestif comme le klaxon?  Même le mot m’horripile : K-L-A-X-O-N.   Pourtant, c’est un joli mot-valise, assez parlant : claque-son! Tu donnes une claque, ça fait un son. Ou encore, un son qui fait l’effet d’une claque, pour bien réveiller son destinataire.

Dans la situation qui nous intéresse, un représentant du paléolithique moyen s’outrage intensément du ralentissement que je lui impose.  Bien sûr, la rognure de fromage qui lui sert de cerveau ne lui a pas permis de s’apercevoir que je cherchais à éviter de faucher, dans le stationnement qui m’intéressait, une maman et son fiston qui poussaient un chariot de victuailles d’une taille comparable à l’Everest.   Le Sieur de Pickuptown ne souffrait pas qu’on le retarde; sa grosse paluche malhabile s’est donc abattue sur le criard pour me signifier mon manque de civilité. Je n’aurais rien aimé plus que d’aller le voir et lui demander s’il avait remarqué la petite famille, et si ça lui avait fait perdre quelque chose d’attendre une demi-seconde de plus que d’habitude.

Ulcérée, j’ai quand même fait un sourire suave à la maman. Elle me faisait penser à la mienne avec ses provisions et son p’tit loup qui la suivait, comme un petit poussin.  Reste qu’à l’intérieur, je me sentais encore enragée. Peut-être que cela peut sembler anodin, et que j’ai l’air de sur-réagir.   Je connais beaucoup de personnes qui sont promptes sur le klaxon, et qui ne se froissent pas outre mesure de se faire avertir de la sorte.  Cependant, ce n’est pas mon cas. Pas après avoir été témoin d’un cas probant de rage au volant la semaine précédente, et encore moins dans le stationnement de l’épicerie ou travaillait un jeune homme qui a perdu la vie à cause d’un jeune chauffard sur la route dans la nuit de jeudi.

Je vous relate rapidement les deux événements dont je viens de vous faire part, peut-être que ma réaction sera plus compréhensible ainsi.  Bien sûr, mes perceptions et mes valeurs ont pu teinter la lecture que j’en fais;  je peux me tromper, mais de toutes les façons, les situations que je vais vous exposer sont inacceptables.

La semaine dernière, une jeune fille a du faire une manœuvre dangereuse près de l’Église St-Charles-Borromée. De ce que j’ai compris de la situation, un piéton lui a coupé le chemin inopinément, et cela a fait en sorte qu’elle a accroché un peu le derrière de la voiture en face d’elle. Je n’ai pas observé de dommages visibles, mais j’étais loin. Par contre, j’ai bien vu l’espère d’imbécile violent qui est sorti en beau fusil de son auto en hurlant «TU SAIS-TU CONDUIRE TOÉ CRISSE! CÂLISSE DE FOLLE!» à la pauvre fille. Celle-ci balbutiait qu’elle ne l’avait pas fait exprès, et voulait lui expliquer ce qui venait de se produire, mais il ne lui laissait pas une chance. Elle avait beau hausser le ton, ça n’était que de pire en pire. Il tapait même sur le capot de sa voiture et se penchait de manière menaçante vers elle, comme une espèce de Hulk à un seul neurone. Un point pour la violence, un point pour la misogynie, un point pour l’agression, et un point pour l’image émétique des hommes et de la société en général que tu viens de produire, mon estie de vidange abjecte.   Penses-tu vraiment que c’est intelligent, ce que tu fais?   Ah non, c’est vrai, ce que tu fais c’est un gros show de domination. Tu es content de la voir se recroqueviller sur son siège. Ce que tu ne penses pas, c’est que ça pourrait être ta sœur, ta fille, ta tante. Ça pourrait aussi être un individu de sexe masculin mais je doute que tu l’aurais autant abîmé de bêtises, peut-être parce que tu aurais eu peur qu’il te sacre son poing dans le front, pauvre dégât à deux pattes.

Cette même semaine, deux jeunes hommes ont péri dans un accident de voiture sur l’autoroute Laurentienne, par la faute d’un chauffard qui circulait à grande vitesse et qui a heurté le rempart. Il a survécu, mais les deux autres victimes, non.  Pour l’instant, personne ne connaît les raisons qui l’ont poussé à agir de la sorte, mais son comportement a entraîné la mort de deux innocents, et il aurait pu y passer lui aussi. Je ne pense pas qu’il est fier de lui, mais il est quand même un pur idiot de première, doublé d’un irresponsable patenté, pour avoir posé de tels gestes. Bravo, connard.  Tu as ruiné la vie de trois familles, incluant la tienne, et tu devras composer le reste de tes jours avec le fait d’avoir causé la mort à deux reprises parce que tu as été trop cave pour te lever le pied de sur l’accélérateur.

Pour des raisons intimes et personnelles, plus que jamais je suis sensible à la sécurité routière, et même si ce texte a commencé de manière loufoque, la chute en demeure tragique.  C’est le même chemin qui se passe dans la tête de certains chauffards : sans vraiment réfléchir, et en pensant juste à leur petit nombril, ils prennent des décisions stupides au mieux, criminelles au pire.  Quand on les entend parler de cela, ils sont les premiers à avouer qu’ «ils ne pensaient pas que ce serait si grave», ou que «c’était pour s’amuser».  Ou encore, qu’ils étaient «correct pour prendre leur char».   Je n’y peux rien, quand je vois de telles horreurs se produire, la rage me submerge. J’en veux aux chauffards, aux agresseurs, et à l’obsession de la vitesse.  Alors, pour moi, un petit klaxon pour les mauvaises raisons, c’est juste un rappel que je ne suis JAMAIS en sécurité sur la route. Je suis toujours à risque de subir un événement malheureux ou fatal, en grande partie à cause de l’agressivité qui règne sur le bitume. Oui, je suis d’avance une conductrice nerveuse et insécure; cependant je ne trouve pas que cela enlève de la légitimité à ma façon de penser.

Bien sûr, la société a un rôle à jouer en termes de prévention et de réglementation. Par exemple, on pourrait mettre de l’avant une vignette pour nouveau conducteur comme en France,  assortie de l’obligation de rouler 20 kilomètres/heure sous la limite permise. On pourrait abaisser la limite acceptable du taux d’alcoolémie, bien que cette mesure soit très impopulaire. Personnellement, je suis pour : personne n’a BESOIN de boire de l’alcool. C’est un privilège, pas un droit.   Et si on se trouve brimé de ne pas pouvoir consommer de l’alcool, peut-être qu’on a des questions à se poser. Mais, au-delà de tout ça, des routes plus sécuritaires, ça commence au niveau individuel, à l’aide du gros bon sens.  C’est pour cela que je plaide aujourd’hui pour des comportements plus sécuritaires et détendus sur la route.

Avant de nous impatienter parce que quelqu’un roule au-dessous de la limite de vitesse, réfléchissons. Respirons par le nez au lieu de crier, klaxonner, dépasser par la droite, invectiver.

Ralentissons quand il pleut ou qu’il neige, ou dans le brouillard.

Abstenons-nous de consommer de l’alcool si nous devons conduire; non, même pas une bière. Aucune pinte ne goûte aussi bon que la vie, qu’un câlin de quelqu’un qu’on aime en rentrant le soir.  Ceux qui prennent d’autres intoxicants que l’alcool sont priés de s’abstenir également. Méfions-nous des médicaments qui peuvent troubler nos réflexes et notre jugement.

Arrêtons dans les haltes routières pour faire une sieste si nous sommes fatigués.

Cessons de vouloir toujours être un peu au-delà de la limite permise.

Entretenons bien nos voitures, ne soyons pas négligents.

Déneigeons nos toits pour éviter d’être des igloos roulants et de nuire à la visibilité des autres.

Tentons d’éviter les trous d’eau et d’arroser copieusement les piétons sur le trottoir.

Ne craignons pas de prendre le transport en commun, de co-voiturer, de prendre un taxi, de s’abstenir de sortir si les conditions routières l’imposent.

Éteignons nos maudits cellulaires, et foutons-les dans la boîte à gants lorsque nous sommes au volant.

Soyons zen au volant.  Ça sauverait bien des soucis, et des vies aussi.

 À la mémoire de Jean-Philippe Rochette et William Bureau

À la mémoire de Cédrick Saint-Pierre

Au nom de tous ceux qui ont perdu un être cher sur la route. 

Panorama péristaltique

Il y a quelques semaines, je vous écrivais pour vous parler de mon régime.  Ce que je m’apprête à vous dire concerne moi, et moi seule, et ne s’applique en aucun cas à tous. Je n’aurai plus jamais la prétention de dire aux autres ce qu’ils devraient faire sur ce sujet, que je sois d’accord où pas avec leurs choix. Il n’y a pas de solution «one-size-fits-all». Me voici donc, aujourd’hui: 

IMG_0262

Ça me fait encore tout drôle d’écrire sur ce sujet… je ressens encore la même dissonance cognitive.  J’ai encore l’impression d’avoir trahi le mouvement de la Size Acceptance et mon idéologie Health at Every Size, qui m’ont sorti du trou noir de la haine de soi.  Cependant, des personnes merveilleuses m’ont aidé à comprendre que ce n’était qu’une impression.   Je reste intimement, profondément convaincue qu’on peut être heureux et en santé à une vaste variété de tailles, et que les diktats de l’image parfaite sont à jeter aux poubelles. Je m’en fais encore et toujours le porte-voix et je suis chargée d’émotion quand je vois toutes les initiatives Québécoises qui vont dans le même sens.  Je réagis toujours aussi fort quand je vois des généralisations indues au sujet des personnes de taille forte, et quand j’entends des choses sur la discrimination qu’elles subissent sur une base quotidienne.  Je ne changerai pas d’avis là-dessus.

Au cours des dernières semaines, j’ai pu réfléchir à un tas de trucs intéressants sur ma relation à la nourriture, mon image corporelle, mes attentes, mes raisons personnelles pour entreprendre une telle démarche, les raccourcis mentaux que mon cerveau prend souvent pour expliquer des choses complexes, et aussi les regards. Ceux de la société, ceux des autres femmes, ceux des hommes.

Digérer, dire, gérer

Tout d’abord, laissez-moi vous dire que ce que j’ai fait, je ne le recommande à personne. Un régime restrictif, en général, échoue dans 95% des cas. Les raisons pour cet échec sont nombreuses et variées; reprise des comportements alimentaires nocifs, adaptation métabolique, manque d’activité physique, maladie, effets secondaires des médications, etc.  J’ai trouvé l’aventure, qui se terminera dans deux semaines, excessivement difficile. Pour l’épicurienne que je suis qui était abonnée au bon vin, aux mets glucidélicieux,  à l’onctuosité du fromage et de la crème, la chute a été brutale. J’ai été obligée de prendre conscience que je ne mangeais pas aussi bien que je le pensais. Certes, une variété très intéressante, mais sûrement trop et certainement déséquilibrée. J’ai dû «flusher» tout ce que j’aimais pour me contenter de légumes, de viandes, et de nourriture chimique parfois acceptable, souvent exécrable.  Pas de fruits, de produits céréaliers ou laitiers, d’alcool… je devais prendre plein de vitamines. Je me sentais toujours la tête ennuagée, fatiguée.  J’ai eu plein de boutons, des maux de tête, des douleurs musculaires. Mon corps a réagi. Je parlerais presque d’une détox, mais le corps n’a pas besoin de se désintoxiquer , c’est un mythe. Je dirais plus qu’il a eu un peu de mal à s’adapter au changement. La cétose a été difficile.  Je continue d’affirmer qu’à moins d’avoir besoin de changer les choses rapidement pour des raisons thérapeutiques, ce qui était le cas pour moi  ce n’est jamais une bonne idée de faire ce genre de chose.  C’est venu jouer dans tous mes points sensibles, réveiller des conflits intérieurs rattachés à mon trouble alimentaire que je croyais guéris. J’ai eu des moments de découragement total où je refusais de sortir de mon lit pour quelques heures, durant lesquelles je me battais avec ces démons. J’ai eu FAIM. (Si on vous dit que vous ne devez pas avoir faim en cétose… c’est FAUX.) 

Sur certains points, ça a presque été une expérience spirituelle; j’étais obligée de GÉRER mes émotions, de DIGÉRER les «mottons», de DIRE les choses comme elles étaient plutôt qu’avaler, avaler, avaler. Je n’avais aucun refuge pour me cacher, le comfort food m’était interdit, et je ne pouvais pas m’engourdir dedans.  Je ne pouvais pas faire vraiment de sport car je n’avais pas assez de carburant pour le faire; mais j’ai eu ENVIE de bouger pour sortir le méchant. Je l’ai fait pareil, quelques fois. Ça faisait du bien, mais je le payais en ayant faim de plus belle; je n’ai pas pu le faire autant que je le souhaitais. Durant mes sessions d’exercice léger, j’ai réalisé que je n’avais jamais vraiment mis en action les outils que j’avais reçus en thérapie pour faire face à mes émotions autrement que dans l’excès.  Aujourd’hui, je comprends mieux comment ils fonctionnent, et je les fais.  

J’ai constaté une remise à zéro de mes goûts. Ce n’est pas de la poutine, des chips, du chocolat ou de la friture dont j’ai envie, mais de fruits frais, de délicieux pain, de bons produits laitiers frais, de gruau, de noix, de courges et de betteraves. La langue engourdie par les aliments ultra gras et sucrés du commerce, on perd le contact avec les délices de la nature… après tout ce temps aux légumes verts et à la viande, j’ai retrouvé ces envies.  Je ne dis pas que la crème glacée et les brioches ne me font pas de l’œil, mais j’ai l’impression que le rapport que j’ai avec les aliments plaisir va changer. On verra rendu là.

Il y a aussi eu des effets négatifs, hormis la fatigue et la faim. J’ai recommencé à me peser chaque jour, et à réagir selon le poids que je vois. Il va falloir que je travaille là-dessus car ce n’est pas vrai que je vais retomber dans l’obsession.  J’ai maintenant une crainte intense de reprendre le poids perdu, et, élément très important, je n’aime pas plus ce que je vois dans le miroir. Je vois maintenant ce qui est flasque, et je me rends compte que la petite voix dans ma tête qui dit «encore un peu… pour passer en dessous de 200 lbs… ah et peut-être récupérer tes mensurations de 16 ans… ah et pourquoi pas essayer de rentrer dans du 8 ans une fois dans ta vie…» et ça, c’est dangereux. Je dois, plus que jamais, mettre tout en œuvre pour continuer à apprendre à m’aimer et m’accepter pour éviter la dérive. C’était un risque à prendre, et je l’ai pris. Ce que je craignais est arrivé. Par contre, j’ai la chance de savoir comment y réagir.

Je suis présentement au début de la dernière phase restrictive, et j’ai peur des glucides. J’ai mangé deux délicieuses rôties avec du beurre, un  yogourt grec au miel, des framboises, et un café avec du vrai lait 2% dedans ce matin. C’était tellement bon, mais tout de suite après j’avais un petit pincement au cœur, même si j’y avais droit, à ce déjeuner. La mentalité de la diète était en train de gagner. Je lui ai dit de fermer sa gueule, et j’ai savouré le tout lentement, je suis même partie plus tard pour déguster tout mon saoul. J’espère être capable de le faire encore longtemps. On ne peut pas tomber en bas du train s’il n’y a pas de train duquel tomber. 

À mon plus haut poids à vie, je pesais 246 lbs. Plusieurs raisons pouvaient expliquer le gain de poids en dehors des habitudes, je n’entrerai pas dans les détails, mais disons que dans mon cas un cœur brisé et une dépression ça a fait engraisser. Beaucoup.  Après avoir découvert le yoga, j’avais réussi à baisser à 231. Ma fasciite plantaire ne me quittant pas, j’ai arrêté la plupart de mes activités sous recommandation de mon équipe traitante, et j’ai vite remonté à 241.  J’étais stable depuis.

Aujourd’hui, je pèse 208 lbs, et j’ai perdu 3 tailles de vêtements.  Mais je suis la même fille, aussi insécure de son image, aussi folle et intense. Maigrir, ça n’a pas réparé mon cerveau. ^^ Par contre, je peux vous dire avec bonheur que ma fasciite plantaire s’est améliorée à 85%, grâce à cet allègement, à mon assiduité sur mes étirements et à des bonnes orthèses et chaussures. Dans mes projets futurs, je rêve de commencer à faire de la randonnée, du kayak et peut-être refaire de la danse. Je veux reprendre le yoga. Je veux m’entraîner avec mon chum, et j’aimerais un jour courir un 5km. Le jour où je vais faire ma première color run, je vais vous le dire. 

Mon regard, et celui de la société, me conduisent à souhaiter voir l’aiguille passer sous les 200. Comme si c’était un chiffre magique. Je ne peux même pas répondre à la question «qu’est-ce que ça changerait dans ta vie» car ça ne changerait RIEN.  Rendu en dessous de 200, je voudrais baisser à 180. Et à 180, je voudrais me rendre à 160, et à 160, à 135.  Par rapport à la perte de poids, je suis une droguée. Ça me prend toujours plus de perte et ça me fait toujours moins d’effet. C’est pourquoi je vais «tirer la plug» dans deux semaines et retrouver mon alimentation intuitive autant que possible. Je ne crois pas aux combinaisons alimentaires. L’exclusion de groupes alimentaires complets n’est pas durable, et le comptage de calories est extrêmement fastidieux et souvent inutile. Je vais travailler sur mes signaux de faim, et de satiété, et je vais bouger.  

Regards

La deuxième partie de ma réflexion porte sur le regard social et sur celui des gens face à moi-même, et face aux gros en général.

Tout d’abord, durant mon processus, je dois dire que j’ai eu beaucoup d’encouragements, et à mon grand plaisir, aucun commentaire déplacé ou qui m’a dérangé.

Mes collègues féminines m’ont soutenu en me soulignant combien je «fondais à vue d’œil». J’appréciais ces petites tapes dans le dos, car j’avais été transparente sur mes objectifs et j’avais mentionné avoir besoin de soutien. Des commentaires sur le poids ne sont en général jamais les bienvenus, surtout qu’on ne sait pas pourquoi la personne maigrit (deuil, chimiothérapie, consommation de drogues stimulantes, débalancement de la thyroïde, période de manie, ce sont toutes des raisons qui peuvent amener une perte de poids. L’anorexie aussi, et les commentaires positifs dans ces contextes risquent de faire beaucoup plus de tort que de bien. )

Nous sommes toutes conditionnées à penser que toute femme qui est grosse veut nécessairement maigrir, et désapprendre ce script est très, très difficile.  C’est pourquoi il importe de faire attention à ce qu’on dit à ce sujet.  Dans mon contexte, je souhaitais qu’on me souligne mes réussites à ce sujet. Même si à la base ce n’était pas une question d’apparence, le regard appréciatif des femmes me faisait du bien. 

J’ai observé la grande délicatesse de mes collègues masculins qui n’ont pas soufflé mot sur le sujet, sauf pour l’occasionnel «tu as l’air en super-forme!» ou pour ceux que j’avais mis «dans le secret des Dieux». Ils ne voulaient pas m’offenser, donc ils ne disaient rien,  et franchement le contraire aurait été déplacé. Je suis contente que ça se soit passé ainsi. J’avais un peu peur, car je savais que le jugement existe.  Je vais illustrer mon opinion avec un petit exemple : après avoir assisté à une séance d’essayage durant laquelle un gars, saisissant un t-shirt de la taille que je portais, s’était exclamé «2x? Mais qui qui porte ça?»  J’avais brutalement réalisé que ce qui ne se dit pas à la face des gens se dit allègrement dans leur dos. J’avais rétorqué «c’est vrai que c’est gros en tabarnack, hein?» Ton coupant, visage fermé, yeux laser. Les autres personnes présentes étaient mortifiées, mais ce collègue n’a pas eu l’air de se rendre compte de sa bourde.  Tout ceci me renvoie à la réaction panique qu’on a souvent quand une personne qu’on apprécie est grosse.  «Mais je ne te vois pas comme grosse!» «Non mais toi, tu fais attention!» «Ce n’est pas de toi que je parlais.»    Autant de jugements et de maladresses qui contribuent à ajouter au malaise.

Dire ces choses à quelqu’un efface son expérience, et nie la responsabilité que les gens ont d’assumer ce qu’ils pensent. 241 lbs, c’est gros sur moi, sur d’autres.  Que je fasse attention ou pas, personne n’a le droit de me juger sur mon apparence, et je ne dois la santé ou la minceur à PERSONNE. Et oui, c’est de MOI que tu parles quand tu dis «les gros».  Que je te connaisse ne m’exclut pas de ton jugement.  

 Tout ce qu’on peut dire d’une personne grosse en la voyant, c’est qu’elle est grosse et les autres détails physiques apparents. On peut constater la couleur de sa peau, de ses cheveux, si elle est handicapée ou non, comment elle est habillée. On ne peut pas dire qu’elle est malheureuse, seule, incomprise, sale, perdue, paresseuse, fourbe. On ne le sait pas. Notre biais nous pousse à tirer des conclusions qu’on ne tirerait pas dans les mêmes circonstances avec des personnes minces, et il faut s’en méfier.Tel que je l’ai souvent dit, les médecins sont particulièrement enclins à sauter aux conclusions et aux conseils non-sollicités à cause de ce biais. J’ai hâte de voir la tronche du prochain médecin qui me dira de maigrir, quand je lui assénerai ma vérité. 

J’ai parlé, plus tôt, que j’avais le sentiment d’être en porte-à-faux avec les idéologies que je prône depuis quelques années concernant la gestion du poids corporel. Des amies précieuses rompues aux principes de cette philosophie m’ont aidé à remettre mon choix en perspective.  Health at Every Size, c’est viser la santé par des comportements faisant la promotion de celle-ci; le poids auquel j’étais ne me permettait même plus d’adopter les comportements santé que je souhaitais car j’étais toujours en douleur. Maintenant que je peux davantage les pratiquer, je le ferai.  Le chiffre sur la balance ne devrait plus avoir rapport à mes yeux; c’est mon bien-être global qui compte. J’espère que mes bottines vont suivre mes babines à ce sujet.

Le regard des hommes, lui aussi, a changé. J’ai commencé à remarquer des regards, des sourires, des coups d’oeils qui n’étaient pas là auparavant. J’ai eu de l’attention non sollicitée d’hommes que je trouvais louches et douteux. Je me suis sentie dégoûtée à certains moments, pour la raison suivante : maintenant, certains hommes me voient autrement que comme «une boule de suif».  Je suis de nouveau, dans leur regard, un être sexué (lire ici «baisable»).  Ils n’auraient plus honte d’être vus à mon bras.  Je suis toujours ronde, mais je ne suis plus dans la catégorie de ronde qu’ils refusent de considérer. Je ne suis presque plus une cible de «fat jokes».  Tout d’un coup, Minie, en plus d’être brillante, chaleureuse, drôle et «edgy», est belle! Peut-être pas encore sexy, mais belle. Ça vaut maintenant le coup de s’essayer, non?

FUCK THAT. Si tu me considérais comme un sous-être parce que j’étais une taille forte, et que maintenant je suis une femme parce que je suis plus mince, il n’y a absolument AUCUNE chance que j’accepte de l’attention de ta part, ou que je considère ta candidature au poste d’amant ou de conjoint.

L’homme avec qui je vis m’a connue grosse, très grosse. Il  me trouvait aussi très belle et désirable, et pas «malgré» mon poids. Il est tombé en amour avec mon gros Q.I., dit-il. (haha!)

Il me trouve toujours aussi belle aujourd’hui, même s’il est parfois surpris de constater qu’il peut toucher à ses coudes en me prenant dans ses bras, qu’il peut sentir mes côtes en pressant un peu mon ventre, que ma taille présente maintenant un creux marqué pour y mettre son bras.  Que je sois ainsi, ou autrement, il aimait mon corps et la fille dedans.  

Son regard a lui aussi a changé; parfois inquiet que je ne mange plus comme avant, parfois admiratif de mes efforts, parfois protecteur quand je suis trop vulnérable pour faire face aux commentaires des autres, parfois fier et encourageant quand je continue de foncer, de réussir et d’avancer dans mes projets. Mais plus souvent qu’autrement, ce regard s’adresse à mon intérieur. Je suis chanceuse de l’avoir, et je le remercie d’avoir fait cette bataille avec moi et de ne pas m’avoir jeté par la fenêtre quand j’étais une vieille râleuse irritable et fatigante parce que je ne pouvais rien faire/manger de ce que je voulais.

Ce regard est un des plus précieux du monde pour moi, avec celui de mes proches et amis. Cette façon de voir pourrait aussi changer le monde si tout le monde se décidait à l’adopter. Voir les gens de l’intérieur, c’est le plus beau cadeau que la société pourrait se faire à elle-même. Arrêter de prétendre sur l’image, et capitaliser sur le contenu.  

Entorse sociale

Vendredi dernier, j’ai pris une moyenne débarque en descendant de l’autobus. Je me suis foulé le pied droit, en voulant faire bien attention à mon pied gauche.

Pour faire une histoire courte, personne ne m’a aidé, même pas le chauffeur, même pas le mec qui attendait impatiemment que j’arrête de souffrir assise sur le plancher de l’autobus avec mon orteil sanguinolent. Même pas tous les gens assis sur la terrasse qui buvaient de la bière en ce beau vendredi après-midi précédent un week-end de trois jours.
En plus d’être en ********* parce que je venais de me blesser au début de ce congé bien mérité, j’étais dégoûtée par l’indifférence générale des gens.

Pas de craquement sourd de l’astragale, ni de bout d’os au travers la peau translucide de mon peton? Pas d’aide! Relève-toi, grosse maladroite.

Je suis certaine que si j’étais une belle fille, une belle «pitoune» délicate et gracile, 10 personnes se seraient précipitées pour me venir en aide, dont un généreux lot de princes sauveurs en devenir.
Mais là c’était différent. Je suis obèse morbide, et de toute façon ça me prenait trop de temps à descendre du bus, donc souffre, grosse truie. Autant assumer mon statut de self-rescuing princess.
Nevermind que j’essayais de protéger mon pied gauche, que j’avais blessé en reprenant l’entraînement trop vite.

J’ai attendu que ma brûlure d’orgueil s’apaise. La tarte à l’arrêt d’autobus qui prenait deux bancs avec ses sacs ne m’a même pas offert de m’asseoir.

J’ai clopiné jusque chez moi et j’ai lutté dans l’escalier. Mon pied, qui vient juste de subir une torsion presque complète dans un angle inhumain, a protesté et détesté chaque marche. J’ai fait les manœuvres d’usage : désinfecter la plaie, bien laver, assécher, vérifier la présence de corps étranger, mettre un pansement, surélever la jambe, mettre de la glace.
J’ai enfin pu pleurer de douleur et de rage.

Fast forward samedi matin, visite à l’urgence car pas de soulagement. Chance dans ma malchance, en deux heures et demie, je suis vue-radiographiée-conseillée-sortie. Une belle entorse. Game over : annule tous tes projets ma grande, tu as dorénavant un plan écroule pour trois jours.

Ma mère, dans toute la patience et grandeur d’âme dont elle est capable, m’amène manger du poulet. Nous n’avons rien mangé depuis ce matin. Ensuite, elle m’amène, en autobus, dans les magasins ou elle emprunte une chaise roulante pour que je puisse au moins me divertir. Durant le trajet, j’ai claudiqué entre les arrêts, j’ai eu peur de tomber à nouveau. Cependant, je me sentais vraiment impressionnée par ma mère. Je la trouvais bonne. Gentille. Elle aurait pu aller profiter du beau soleil. Je suis une sale peste qui râle, mais elle a de l’entraînement dans son métier. Je l’admire.
En sortant d’un grand magasin à rayons, une vieille conne sur le retour me demande si je n’ai pas peur de devenir paresseuse à me faire pousser comme ça. Sans l’ombre d’un sourire.

«C’est quoi ton ***** de problème?»

Jamais elle n’aurait osé si j’avais été mince. Ou âgée. Je lui brandis mon bracelet d’hôpital sous le nez alors que ma maman-tigre lui fait le regard le plus glacial que j’ai jamais vu en lui disant d’un calme olympien comme elle est une pauvre conne. Que sa fille a le droit de vivre, et qu’elle est une vraie combattante, mais qu’aujourd’hui, la gravité lui est tombée dessus.
La bougresse rit nerveusement et dit que c’était une blague, mais nous sommes déjà parties. Ma mère me roule dans une boutique beauté afin que je m’abrutisse le cerveau dans les bonnes odeurs et les petits pots.

La conasse nous rattrape pour se confondre à nouveau en excuses mais je ne l’écoute pas. Je l’éconduis vertement. Sérieusement, aujourd’hui, fuck la compréhension, ça ne me tente pas «pentoute». C’est alors qu’elle me dit qu’elle travaille comme préposée aux bénéficiaires avec des déficients intellectuels. J’ai envie de lui demander si elle pense que je suis déficiente mais je pense qu’elle est une cause perdue.

Maman – tigre lui demande si elle pense que je fais exprès, et si elle pense que ça me plaît de vivre cela, plus le regard des autres, à l’âge que j’ai. Elle lui dit mon malaise, ma gêne, et lui démontre du tac au tac comment faire une blague là-dessus est TOUJOURS une mauvaise idée. L’épaisse, qui nous fait face, bafouille qu’elle croyait que ce n’était QU’UNE cheville brisée. Je lui dis, avec un ton 0 Kelvin, que oui, c’est une cheville brisée. J’attends sa justification. Elle continue à vouloir nous conter sa vie, alors je lui dis en bon français de me «crisser patience» alors que maman-tigre, en me roulant distraitement et un peu dans le mur, lui dit qu’elle devrait clairement réviser sa façon de parler aux gens car elle en a grandement besoin pour sa carrière. Je souris en coin.

Mon visage brûle. La crétine s’en va. Je dépense du fric en retail therapy et j’apprécie infiniment la main protectrice de ma mère sur mon épaule. Elle me dit tranquillement qu’on voit bien qu’elle est juste inconsciente, etc. Mais je n’écoute plus ma petite maman pendant quelques instants, flabbergastée par la maladresse, l’inconscience et la stupidité du monde. Par le regard ingrat, et plein de jugement, que certaines personnes ont porté et porteront sur moi, parce que je daigne me divertir alors que je suis une grosse blessée. Je devrais me cacher, sans doute.

En s’en allant vers la librairie, ma mère réfléchit à voix haute sur l’expérience sociale que nous sommes en train de vivre. Je me jure silencieusement de continuer à ne jamais rire des personnes handicapées, et je regarde mon pied enflé sans chaussure. La docteure a raison, c’est une belle entorse. Sociale.

Paris pigeonne…

Tu veux encore que je te parle de Paris? J’ai pas été bien longtemps, là-bas, tu sais. Je n’ai rien d’extraordinaire qui me vient en tête à te raconter aujourd’hui.  Mais, reste donc un peu, et écoute-moi.  Paris et les Parisiens, c’est tellement galvaudé,  tellement exacerbé que j’ai juste envie de te servir une tranche de vie de pain baguette Parisien.  Je te Paris que t’en reviendras pas.

 

C’était un après-midi extrêmement chaud près de la gare Montparnasse.   Accompagnée de mon amoureux français de l’époque, un  grenoblois,  et de son ami parisien, Olivier, nous étions en week-end. Les deux hommes, expatriés depuis un bout à Bruxelles, étaient tout de même heureux de retrouver pour un moment leur chère France. J’aurais cru qu’Olivier aurait été davantage content. L’air soucieux,  il mentionne qu’il ne pourrait plus vivre à Paname, parce que… « Parce que regarde ça. Les gens, le bruit, l’impatience, c’est énorme, quoi. Carrément trop gros.»  Lorsque le «quoi», le «énorme»  et le «carrément» ont retenti, nous savons  qu’il s’agit d’une déclaration extrême de la part de notre Parigot de service… et pourtant, si peu!  Les choses sont souvent «carrément énormes, quoi», à l’entendre!  J’opine du chef, encore incrédule d’être ici, dans cette ville que j’ai vu mille fois en films, jamais en vrai.

Assoiffés, irrités, les gens brassent, crient,  râlent, bousculent, rient, chahutent. Un carrousel coloré emporte les titis souriants; leurs parents les surveillent, jetant un œil sur le Figaro ou Libération, tirant nerveusement une bouffée de cigarette.   La tour Montparnasse culmine et renvoie le soleil de la ville Lumière dans la poussière au sol. La bouche de métro recrache son flot chaotique de voyageurs sur les pavés. Chéri me taquine : «Ça doit te faire changement de ta Gare du Palais toujours vide, hein! Et tu vas voir, les gens ici… des connards!»  Son ami lui envoie une bourrade, l’œil vif, la moue sarcastique.  «Ah quand on peut pas égaler, on rabaisse, hein…»  Mes hommes se mettent à rire. Je ne sais pas trop quoi penser de l’échange qu’ils viennent d’avoir.

 

Toujours dans ce temps brûlant et sec, il fait soif, et les gens ont envie de prendre l’apéro, nous y compris.  Moi, la non-parisienne non initiée à cet art, je vais me laisser enseigner toute cette science par le Français et le Parisien,  histoire de voir s’il y a vraiment une façon dédiée de picoler et grignoter en attendant le festin du soir.  Nous déboulons dans un supermarché – ah non, HYPER-marché comme on dit ici à Paris – pour s’acheter deux ou trois victuailles et un petit quelque chose à écluser en douce.

 

Nous trouvons assez facilement l’objet de notre quête.  Nous tardons un peu, rafraîchis par la douce brise artificielle des bouches de climatisation.  Les gens se pressent, petites fourmis actives, pour avoir qui du fromage, qui des pâtes fraîchesJe me perds dans le rayon des laitages. Les yogourts, non les yaourts, c’est incroyable. Des mètres et des mètres de petits pots s’alignent sous mes yeux.  Je me perds dans la contemplation des étiquettes.   Je prends un emballage. «Mamie Nova – parfum de noix de coco».  Je le repose. J’en prends un autre.  «Danette au chocolat».   Je suis si absorbée que je n’entends pas Olivier approcher.   Il s’exclame, pas peu fier : « Ah, vous en avez pas autant, au Canada hein!»  Je me retiens pour ne pas le corriger – Québec, s’il-te-plaît! – et je souris bêtement. Je conserve le petit pot de Danette et je l’emporte avec moi.  J’ai soudain l’impression que tous les yeux des clients de la rangée sont sur moi.  Une dame me lance : «Alors?»   Je lui relance : «Hen? De quoi?»   Elle s’esclaffe en soulignant que j’ai bien l’accent.  Elle me suggère une autre marque parce que «Danette, c’est que de la merde, vraiment, que du chimique, quoi!» Je reste plantée là avec mes deux pots de yaourt.  Ahurie, je tourne les talons, Olivier me suit, et je retrouve Chéri. Je lui fais des yeux hagards.  «Alors ma douce, t’as fait ta première rencontre Parisienne?»  Moi : «Oui. Mais, rien de trop grave.  J’ai juste l’impression d’être une mascotte quand je parle.»   Olivier, Chéri et trois autres personnes rient à gorge déployée.

 

Nous sortons de l’hypermarché, à la recherche d’un endroit pour s’installer au soleil, tranquille, mais pas trop quand même.   Une esplanade à plusieurs niveaux bordée de grands arbres nous fait de l’œil.  Il me faut quelques instants pour comprendre que malgré le chemin tentaculaire que nous avons emprunté, nous sommes revenus à la case départ : tour Montparnasse, carrousel, chaleur,  rumeur ambiante.   Un hurlement jaillit.  Je fronce les sourcils devant la maman qui semble être en train de réprimander un bambin qui n’est pas le sien; la mère du petit monstre accourt, et se met à le gronder tout à coup d’avoir collé sa sucette comme un vilain dans les cheveux d’une fillette qui  pousse des hululements atroces.   Chez nous, me dis-je, le parent se serait probablement empressé d’engueuler comme du poisson pourri  l’adulte qui est intervenu, pour avoir commis le délit de ne pas s’être mêlé de ses affaires!  Étonnant, me dis-je…

 

En m’asseoyant par terre, sur un sac en plastique, j’ai remarqué les pigeons parisiens. Les pigeons, à Paris, ils sont gros comme des chats. Ils te regardent avec leur petit air vicelard, en attendant que t’échappes une miette de croissant ou de camembert, et ils se jettent dessus comme des boit-sans-soif.  Je suis même certaine qu’ils boivent les fonds de bouteille de pinard!   Ils me font rire. Olivier les chasse du bout du pied. «Putain,  quelle bande de crevures! Allez, foutez le camp! Domi, attention pour pas te poser dans une fiente, hein!»   Mon homme regarde par terre, me tire vers lui et m’époussette distraitement le postérieur.   Je le rassure sur la propreté des lieux, mais en gesticulant, je projette gros morceau de sandwich à quelques centimètres de nous!

Horreur. Damnation.  Un mélange totalement surréaliste de battements d’ailes, de roucoulements, d’insultes, de cris et de papier froissé se fait entendre.   Tous les rats volants Parisiens convergent vers le morceau de pain, semant un orage de merde sur leur passage.  Interloquée,  je ne prête même pas attention aux quolibets qui me sont attribués par les locaux qui ont bien identifié la touriste.

 

Moi, je ne sais pas pour vous, mais je n’en ai jamais entendu beaucoup de bien, des Parisiens.   Au moment où tout cela s’est passé, j’étais justement en train de me dire qu’ils se prenaient un peu pour des Dieux, qu’ils ne se mêlaient jamais de leurs oignons, qu’ils étaient bien pressés et impatients, pas serviables pour deux sous.

 

C’est pourtant un vieux Parisien de l’âge d’or, vêtu comme un seigneur, toujours droit et digne malgré une canne,  qui m’a tendu un mouchoir, alors que je venais de recevoir sur le bras un caca d’oiseau qui était, carrément, énorme, quoi.  Sans rire.  Sans m’invectiver. Avec un «Bienvenue à Paris, mademoiselle. Les pigeons, ici, ils sont stupides en tabernac! Des vrais salopards! »