Prétendre

Chers lecteurs… il me semble que je commence chaque chose que je poste ici par des excuses de ne pas avoir posté depuis si longtemps. Eh bien, ce temps est désormais révolu. Aujourd’hui, je ne m’excuserai pas. Je vais assumer mon silence et mon absence. L’inspiration ne se commande pas, et il est hors de question que je laisse mon rapport avec l’écriture se détériorer car j’en fais une obligation ou une course à la performance.

J’ai décidé de venir vous écrire aujourd’hui. Je ne sais pas si la prochaine publication sera dans deux heures, trois semaines, deux ans. Je vais rester dans l’ici maintenant.

Récemment, j’ai repensé à un livre dont j’avais vu le titre, et que je n’ai finalement jamais acheté. «Cessez d’être gentil, soyez vrai!» par Thomas d’Ansembourg. Peut-être n’étais-je pas prête à le lire jusqu’à aujourd’hui, mais toujours est-il que j’ai la ferme intention de me le procurer.

Je suis un être de performance. Depuis toute jeune, j’ai saisi assez vite que si j’étais excellente dans quelque chose, ça me valait de la reconnaissance de mes pairs, de l’attention. Ma soif de reconnaissance, de validation et d’acceptation m’ont nui.

Pendant de longues années, j’ai été l’oreille et la conseillère de tout le monde, et j’ai été entourée de gens qui avaient toujours besoin de moi, mais jamais de temps ou d’empathie pour moi. Lorsque j’ai changé, assez drastiquement, on m’a reflété que je n’étais plus la bienvenue dans mon cercle d’amis d’alors.  J’ai donc changé de cercle d’amis, et ce fut chose du passé. J’eus la chance de changer de niveau scolaire en même temps et d’intégrer un programme ou je pouvais me rouler dans l’admiration de mes pairs car j’y étais naturellement douée.  Ensuite, j’ai rencontré celui qui allait devenir mon premier chum sérieux. Je buvais ses paroles et j’étais prête à tout pour exister dans son regard, pour qu’il voit d’autre chose que «one of the guys». J’ai fini par gagner son coeur en partant avec un de ses amis. Après avoir laissé  l’ami en question et avoir passé plus d’un an avec le gars que je croyais parfait, la relation s’est terminée assez laidement. J’avais fait de bien mauvais choix, perdu de vue toutes mes amies, alors je devais recommencer une nouvelle campagne de séduction et de performance. Vous voyez un peu le pattern?

Encore aujourd’hui, je me rends compte que mon estime personnelle est intimement liée à l’acceptation des autres, mais aussi à ma capacité à me différencier. J’ai perdu, quelque part, mon aptitude à trouver mes besoins aussi importants que ceux des autres. J’ai toujours l’impression que c’est égoïste.

Suite à une conversation que j’ai eue avec une personne dont l’opinion possède une certaine valeur à mes yeux, j’ai ressenti une grande frustration. Oui, c’est vrai que j’ai besoin de me différencier, d’être unique, de briller pour sentir que j’existe réellement. Mais est-ce si mal? Là où je ne  suis pas d’accord, c’est lorsque les prétentions embarquent. Je crois avoir le droit d’être telle que je suis, et je crois que personne d’autre que moi-même ne peut réellement savoir ce que je ressens, ce que je vis et ce que je souhaite. Mais alors, pourquoi l’opinion des autres, leur vision de moi m’importe tant? Le simple fait que je sois si préoccupée par ce que j’estime être des prétentions non avérées démontre tout de même que la personne qui m’a confronté raison sur un point: je laisse beaucoup trop rentrer d’influence, et je ne me respecte parfois pas assez pour mettre des limites sans en concevoir une culpabilité énorme. Chiotte! Toujours choquant quand quelqu’un a raison n’est-ce pas.

Tant qu’à être en début d’année, aussi bien prendre une résolution: celle d’être moins gentille, mais d’être davantage vraie. Je vais aussi prendre celle de développer ma maîtrise de l’art ancien du So What. Je ne sais pas encore combien de temps ça va  m prendre, mais je vais me donner assez d’importance pour faire cela. Je vais me respecter assez pour ne pas rester dans des situations qui ne conviennent pas; assez pour clore proprement les relations dont je ne veux plus; assez apprendre à tolérer l’inconfort de ne pas être adorée par tout le monde et pour vivre avec le fait que des gens seront parfois fâchés contre moi, qu’ils ne seront ni d’accord,ni  admiratifs.  Je vais essayer d’apprendre à m’aimer assez moi-même pour me donner du temps, de l’importance, du repos ou un coup de pied dans le cul, si c’est requis.

Je vais prendre la place qui me revient, c’est-à-dire la mienne, et je vais tenter de cesser d’être plus plus plus. Je vais essayer d’être juste assez.

Good enough.

Plaidoyer pour le zen au volant

«POUUUUUUUUUUUUUUTTTTT!!»

Sursaut, haut-le-cœur, palpitations, frein, jurons.  C’est presque toujours ainsi quand je me fais klaxonner.  C’est une sorte de micro-agression, qui me micro-traumatise à petits bruits de trompette, ou à grande lamentation de corne de brume.   Pourquoi fallait-il que de toutes les options de communication possible, celle choisie pour le contexte automobile soit un bruit exclamatoire et intempestif comme le klaxon?  Même le mot m’horripile : K-L-A-X-O-N.   Pourtant, c’est un joli mot-valise, assez parlant : claque-son! Tu donnes une claque, ça fait un son. Ou encore, un son qui fait l’effet d’une claque, pour bien réveiller son destinataire.

Dans la situation qui nous intéresse, un représentant du paléolithique moyen s’outrage intensément du ralentissement que je lui impose.  Bien sûr, la rognure de fromage qui lui sert de cerveau ne lui a pas permis de s’apercevoir que je cherchais à éviter de faucher, dans le stationnement qui m’intéressait, une maman et son fiston qui poussaient un chariot de victuailles d’une taille comparable à l’Everest.   Le Sieur de Pickuptown ne souffrait pas qu’on le retarde; sa grosse paluche malhabile s’est donc abattue sur le criard pour me signifier mon manque de civilité. Je n’aurais rien aimé plus que d’aller le voir et lui demander s’il avait remarqué la petite famille, et si ça lui avait fait perdre quelque chose d’attendre une demi-seconde de plus que d’habitude.

Ulcérée, j’ai quand même fait un sourire suave à la maman. Elle me faisait penser à la mienne avec ses provisions et son p’tit loup qui la suivait, comme un petit poussin.  Reste qu’à l’intérieur, je me sentais encore enragée. Peut-être que cela peut sembler anodin, et que j’ai l’air de sur-réagir.   Je connais beaucoup de personnes qui sont promptes sur le klaxon, et qui ne se froissent pas outre mesure de se faire avertir de la sorte.  Cependant, ce n’est pas mon cas. Pas après avoir été témoin d’un cas probant de rage au volant la semaine précédente, et encore moins dans le stationnement de l’épicerie ou travaillait un jeune homme qui a perdu la vie à cause d’un jeune chauffard sur la route dans la nuit de jeudi.

Je vous relate rapidement les deux événements dont je viens de vous faire part, peut-être que ma réaction sera plus compréhensible ainsi.  Bien sûr, mes perceptions et mes valeurs ont pu teinter la lecture que j’en fais;  je peux me tromper, mais de toutes les façons, les situations que je vais vous exposer sont inacceptables.

La semaine dernière, une jeune fille a du faire une manœuvre dangereuse près de l’Église St-Charles-Borromée. De ce que j’ai compris de la situation, un piéton lui a coupé le chemin inopinément, et cela a fait en sorte qu’elle a accroché un peu le derrière de la voiture en face d’elle. Je n’ai pas observé de dommages visibles, mais j’étais loin. Par contre, j’ai bien vu l’espère d’imbécile violent qui est sorti en beau fusil de son auto en hurlant «TU SAIS-TU CONDUIRE TOÉ CRISSE! CÂLISSE DE FOLLE!» à la pauvre fille. Celle-ci balbutiait qu’elle ne l’avait pas fait exprès, et voulait lui expliquer ce qui venait de se produire, mais il ne lui laissait pas une chance. Elle avait beau hausser le ton, ça n’était que de pire en pire. Il tapait même sur le capot de sa voiture et se penchait de manière menaçante vers elle, comme une espèce de Hulk à un seul neurone. Un point pour la violence, un point pour la misogynie, un point pour l’agression, et un point pour l’image émétique des hommes et de la société en général que tu viens de produire, mon estie de vidange abjecte.   Penses-tu vraiment que c’est intelligent, ce que tu fais?   Ah non, c’est vrai, ce que tu fais c’est un gros show de domination. Tu es content de la voir se recroqueviller sur son siège. Ce que tu ne penses pas, c’est que ça pourrait être ta sœur, ta fille, ta tante. Ça pourrait aussi être un individu de sexe masculin mais je doute que tu l’aurais autant abîmé de bêtises, peut-être parce que tu aurais eu peur qu’il te sacre son poing dans le front, pauvre dégât à deux pattes.

Cette même semaine, deux jeunes hommes ont péri dans un accident de voiture sur l’autoroute Laurentienne, par la faute d’un chauffard qui circulait à grande vitesse et qui a heurté le rempart. Il a survécu, mais les deux autres victimes, non.  Pour l’instant, personne ne connaît les raisons qui l’ont poussé à agir de la sorte, mais son comportement a entraîné la mort de deux innocents, et il aurait pu y passer lui aussi. Je ne pense pas qu’il est fier de lui, mais il est quand même un pur idiot de première, doublé d’un irresponsable patenté, pour avoir posé de tels gestes. Bravo, connard.  Tu as ruiné la vie de trois familles, incluant la tienne, et tu devras composer le reste de tes jours avec le fait d’avoir causé la mort à deux reprises parce que tu as été trop cave pour te lever le pied de sur l’accélérateur.

Pour des raisons intimes et personnelles, plus que jamais je suis sensible à la sécurité routière, et même si ce texte a commencé de manière loufoque, la chute en demeure tragique.  C’est le même chemin qui se passe dans la tête de certains chauffards : sans vraiment réfléchir, et en pensant juste à leur petit nombril, ils prennent des décisions stupides au mieux, criminelles au pire.  Quand on les entend parler de cela, ils sont les premiers à avouer qu’ «ils ne pensaient pas que ce serait si grave», ou que «c’était pour s’amuser».  Ou encore, qu’ils étaient «correct pour prendre leur char».   Je n’y peux rien, quand je vois de telles horreurs se produire, la rage me submerge. J’en veux aux chauffards, aux agresseurs, et à l’obsession de la vitesse.  Alors, pour moi, un petit klaxon pour les mauvaises raisons, c’est juste un rappel que je ne suis JAMAIS en sécurité sur la route. Je suis toujours à risque de subir un événement malheureux ou fatal, en grande partie à cause de l’agressivité qui règne sur le bitume. Oui, je suis d’avance une conductrice nerveuse et insécure; cependant je ne trouve pas que cela enlève de la légitimité à ma façon de penser.

Bien sûr, la société a un rôle à jouer en termes de prévention et de réglementation. Par exemple, on pourrait mettre de l’avant une vignette pour nouveau conducteur comme en France,  assortie de l’obligation de rouler 20 kilomètres/heure sous la limite permise. On pourrait abaisser la limite acceptable du taux d’alcoolémie, bien que cette mesure soit très impopulaire. Personnellement, je suis pour : personne n’a BESOIN de boire de l’alcool. C’est un privilège, pas un droit.   Et si on se trouve brimé de ne pas pouvoir consommer de l’alcool, peut-être qu’on a des questions à se poser. Mais, au-delà de tout ça, des routes plus sécuritaires, ça commence au niveau individuel, à l’aide du gros bon sens.  C’est pour cela que je plaide aujourd’hui pour des comportements plus sécuritaires et détendus sur la route.

Avant de nous impatienter parce que quelqu’un roule au-dessous de la limite de vitesse, réfléchissons. Respirons par le nez au lieu de crier, klaxonner, dépasser par la droite, invectiver.

Ralentissons quand il pleut ou qu’il neige, ou dans le brouillard.

Abstenons-nous de consommer de l’alcool si nous devons conduire; non, même pas une bière. Aucune pinte ne goûte aussi bon que la vie, qu’un câlin de quelqu’un qu’on aime en rentrant le soir.  Ceux qui prennent d’autres intoxicants que l’alcool sont priés de s’abstenir également. Méfions-nous des médicaments qui peuvent troubler nos réflexes et notre jugement.

Arrêtons dans les haltes routières pour faire une sieste si nous sommes fatigués.

Cessons de vouloir toujours être un peu au-delà de la limite permise.

Entretenons bien nos voitures, ne soyons pas négligents.

Déneigeons nos toits pour éviter d’être des igloos roulants et de nuire à la visibilité des autres.

Tentons d’éviter les trous d’eau et d’arroser copieusement les piétons sur le trottoir.

Ne craignons pas de prendre le transport en commun, de co-voiturer, de prendre un taxi, de s’abstenir de sortir si les conditions routières l’imposent.

Éteignons nos maudits cellulaires, et foutons-les dans la boîte à gants lorsque nous sommes au volant.

Soyons zen au volant.  Ça sauverait bien des soucis, et des vies aussi.

 À la mémoire de Jean-Philippe Rochette et William Bureau

À la mémoire de Cédrick Saint-Pierre

Au nom de tous ceux qui ont perdu un être cher sur la route. 

Entorse sociale

Vendredi dernier, j’ai pris une moyenne débarque en descendant de l’autobus. Je me suis foulé le pied droit, en voulant faire bien attention à mon pied gauche.

Pour faire une histoire courte, personne ne m’a aidé, même pas le chauffeur, même pas le mec qui attendait impatiemment que j’arrête de souffrir assise sur le plancher de l’autobus avec mon orteil sanguinolent. Même pas tous les gens assis sur la terrasse qui buvaient de la bière en ce beau vendredi après-midi précédent un week-end de trois jours.
En plus d’être en ********* parce que je venais de me blesser au début de ce congé bien mérité, j’étais dégoûtée par l’indifférence générale des gens.

Pas de craquement sourd de l’astragale, ni de bout d’os au travers la peau translucide de mon peton? Pas d’aide! Relève-toi, grosse maladroite.

Je suis certaine que si j’étais une belle fille, une belle «pitoune» délicate et gracile, 10 personnes se seraient précipitées pour me venir en aide, dont un généreux lot de princes sauveurs en devenir.
Mais là c’était différent. Je suis obèse morbide, et de toute façon ça me prenait trop de temps à descendre du bus, donc souffre, grosse truie. Autant assumer mon statut de self-rescuing princess.
Nevermind que j’essayais de protéger mon pied gauche, que j’avais blessé en reprenant l’entraînement trop vite.

J’ai attendu que ma brûlure d’orgueil s’apaise. La tarte à l’arrêt d’autobus qui prenait deux bancs avec ses sacs ne m’a même pas offert de m’asseoir.

J’ai clopiné jusque chez moi et j’ai lutté dans l’escalier. Mon pied, qui vient juste de subir une torsion presque complète dans un angle inhumain, a protesté et détesté chaque marche. J’ai fait les manœuvres d’usage : désinfecter la plaie, bien laver, assécher, vérifier la présence de corps étranger, mettre un pansement, surélever la jambe, mettre de la glace.
J’ai enfin pu pleurer de douleur et de rage.

Fast forward samedi matin, visite à l’urgence car pas de soulagement. Chance dans ma malchance, en deux heures et demie, je suis vue-radiographiée-conseillée-sortie. Une belle entorse. Game over : annule tous tes projets ma grande, tu as dorénavant un plan écroule pour trois jours.

Ma mère, dans toute la patience et grandeur d’âme dont elle est capable, m’amène manger du poulet. Nous n’avons rien mangé depuis ce matin. Ensuite, elle m’amène, en autobus, dans les magasins ou elle emprunte une chaise roulante pour que je puisse au moins me divertir. Durant le trajet, j’ai claudiqué entre les arrêts, j’ai eu peur de tomber à nouveau. Cependant, je me sentais vraiment impressionnée par ma mère. Je la trouvais bonne. Gentille. Elle aurait pu aller profiter du beau soleil. Je suis une sale peste qui râle, mais elle a de l’entraînement dans son métier. Je l’admire.
En sortant d’un grand magasin à rayons, une vieille conne sur le retour me demande si je n’ai pas peur de devenir paresseuse à me faire pousser comme ça. Sans l’ombre d’un sourire.

«C’est quoi ton ***** de problème?»

Jamais elle n’aurait osé si j’avais été mince. Ou âgée. Je lui brandis mon bracelet d’hôpital sous le nez alors que ma maman-tigre lui fait le regard le plus glacial que j’ai jamais vu en lui disant d’un calme olympien comme elle est une pauvre conne. Que sa fille a le droit de vivre, et qu’elle est une vraie combattante, mais qu’aujourd’hui, la gravité lui est tombée dessus.
La bougresse rit nerveusement et dit que c’était une blague, mais nous sommes déjà parties. Ma mère me roule dans une boutique beauté afin que je m’abrutisse le cerveau dans les bonnes odeurs et les petits pots.

La conasse nous rattrape pour se confondre à nouveau en excuses mais je ne l’écoute pas. Je l’éconduis vertement. Sérieusement, aujourd’hui, fuck la compréhension, ça ne me tente pas «pentoute». C’est alors qu’elle me dit qu’elle travaille comme préposée aux bénéficiaires avec des déficients intellectuels. J’ai envie de lui demander si elle pense que je suis déficiente mais je pense qu’elle est une cause perdue.

Maman – tigre lui demande si elle pense que je fais exprès, et si elle pense que ça me plaît de vivre cela, plus le regard des autres, à l’âge que j’ai. Elle lui dit mon malaise, ma gêne, et lui démontre du tac au tac comment faire une blague là-dessus est TOUJOURS une mauvaise idée. L’épaisse, qui nous fait face, bafouille qu’elle croyait que ce n’était QU’UNE cheville brisée. Je lui dis, avec un ton 0 Kelvin, que oui, c’est une cheville brisée. J’attends sa justification. Elle continue à vouloir nous conter sa vie, alors je lui dis en bon français de me «crisser patience» alors que maman-tigre, en me roulant distraitement et un peu dans le mur, lui dit qu’elle devrait clairement réviser sa façon de parler aux gens car elle en a grandement besoin pour sa carrière. Je souris en coin.

Mon visage brûle. La crétine s’en va. Je dépense du fric en retail therapy et j’apprécie infiniment la main protectrice de ma mère sur mon épaule. Elle me dit tranquillement qu’on voit bien qu’elle est juste inconsciente, etc. Mais je n’écoute plus ma petite maman pendant quelques instants, flabbergastée par la maladresse, l’inconscience et la stupidité du monde. Par le regard ingrat, et plein de jugement, que certaines personnes ont porté et porteront sur moi, parce que je daigne me divertir alors que je suis une grosse blessée. Je devrais me cacher, sans doute.

En s’en allant vers la librairie, ma mère réfléchit à voix haute sur l’expérience sociale que nous sommes en train de vivre. Je me jure silencieusement de continuer à ne jamais rire des personnes handicapées, et je regarde mon pied enflé sans chaussure. La docteure a raison, c’est une belle entorse. Sociale.

Ah, pis mange donc un char … !

À Québec, on a un réseau de transport en commun. Certes cher, certes pas toujours efficace, mais nous en avons un. Depuis plusieurs années, une hausse de l’achalandage a démontré l’intérêt d’une tranche des gens de Québec vers des moyens de transport alternatifs et durables. Bien sûr, le Réseau de Transport de la Capitale ne cesse d’augmenter ses tarifs, s’en prenant à une population majoritairement captive, et ça nous met en rogne, sans compter que si c’est si populaire comme ils le disent, je ne comprends pas pourquoi on doit payer plus cher. C’est l’un des rares domaines où je crois qu’une certaine concurrence serait saine. Il y a toujours bien des maudites limites! Si on veut que les gens sortent de leur mentalité de «charreux», il faudrait avoir des prix vraiment attractifs et une meilleure distribution de services; dans certains quartiers l’autobus ne passe qu’aux heures, la plupart des gros cinémas sont inaccessibles, et j’en passe. Cela dit, ce dont je veux vous parler aujourd’hui, c’est justement du «charrisme», de tout ce qui s’y rapporte et de ce qui m’horripile.

 

Commençons par dire que j’ai 27 ans et que je n’ai pas le permis. Je suis en train de le faire, et je l’obtiendrai à l’automne. La raison principale qui fait que je souhaitais le faire, est qu’il est impossible de se déplacer décemment et à un coût honnête entre les localités du Québec. Aucun réseau de train digne de ce nom n’est présent. (Non, Via ne compte pas. Des locomotives au diesel qui puent, et qui se déplacent moins vite qu’un autobus, pour encore plus cher, non merci.) Le co-voiturage est parfois hasardeux (animaux – voyages fumeur – musique atroce – ti’mononcle qui veut discuter de son dernier parcours de golf) et par-dessus tout, je suis tannée de me faire regarder comme une extra-terrestre parce que je ne sais pas conduire. Pis encore, certaines personnes ont osé me dire qu’elles ne me croyaient pas capable de décrocher le permis. Ceux qui me connaissent , savent comment je réagis à un «tu n’es pas capable de…»; ça me fend royalement le cul et je n’endure pas cela. La seule personne qui peut décider que je ne suis pas capable de… c’est moi. Ce qui signifie que j’ai le pouvoir et la capacité de décider que je suis capable.

 

Je me bats fort, avec peu de possibilités de pratique, peu de temps, et beaucoup de peur au ventre. Mais, je vais l’avoir, ou mon nom est cochon. Et quand je vais l’avoir eu, je vais rapporter le char chez moi, le stationner tranquillement, rentrer chez moi et boire la bouteille de Chocolate Block que mon frère m’a offert. Mais non, je ne conduirai pas après. Néanmoins, durant tout ce temps où je n’ai pas le permis et où je deviens moi aussi atteinte de «charrite aigüe» (c’était pas une allergie à Jean Charest, ça?) je réfléchis à ce que ça signifie, sur Charropolis, de ne pas avoir son permis de conduire.

 

Ne pas avoir le permis…

 

C’est limitatif, car il y a des emplois auxquels on ne peut même pas postuler lorsqu’on a pas le permis. On ne sait parfois pas si c’est parce que c’est atrocement mal desservi (*tousse – boulevard Hamel et parcs industriels – tousse* ) ou parce qu’on doit s’improviser livreur une fois de temps à autre.

 

C’est chiant, parce que tu es cantonné dans ton petit coin du monde, ici sur le continent du char. C’est presque rendu plus dispendieux de ne pas l’avoir, au prix où sont l’autobus Orléans, la passe mensuelle et les services Amigo et Allo Stop de ce monde.

C’est de la marde, quand tu veux aller à quelque part qui n’est pas desservi, que tu dépends du «lift» de quelqu’un qui te fait dans les mains à la dernière minute ou qui t’amène, mais qui ne veut pas décoller alors que tu bâilles aux corneilles depuis deux heures.

C’est poche, quand tu veux voir des amis à toi, mais là, il pleut ou il neige, et ils ne veulent pas ou peuvent pas prendre l’auto. Et là… HORREUR – tu leur suggères de prendre le bus. Tu entends presque le sanglot horrifié dans leur voix. Le bus? LE BUS??? Ils ne savent pas lequel prendre. Ça va prendre 1h au lieu de 15 minutes. Ils n’ont pas de billets. Et tu ne les blâmes pas, parce que tu te dis qu’avoir un maudit char, tu ne prendrais plus le maudit bus. (Jusqu’à ce que tu découvres que tu as une peur maladive de conduire, mais ça c’est pour une autre chronique.)

C’est de la grosse bouette sale, quand tu attends à la pluie battante ou à la neige, et que trois bus accordéon bondés te passent dans la face parce que c’est le Festival d’Été ou le Carnaval. «Sortez plus, prenez le bus!» Qu’ils disaient. Bien sûr, sauf quand le prix est aussi élevé, le service aussi mal organisé, les bus pleines de monde bizarre qui sent du t’sour.

C’est triste, pour le monde «green» et zen comme moi qui n’ont pas le goût de s’accrocher le boulet du char à la patte, parce que malgré tout ça, le char, c’est un trou à cash. L’acheter, l’entretenir, le faire vivre, les plaques, le permis, les assurances, ça vous revient parfois à tout près du prix d’un autre loyer. Pour certains malchanceux comme moi, il n’y a pas de stationnement où l’on habite, et il faut soit se garer dans la rue, soit prendre une vignette, et encore, avec toutes les opérations déneigement l’hiver… c’est vraiment gossant.

En plus, ça complique tellement les choses… tu veux aller quelque part en ville, tous tes amis te disent non parce qu’il n’y a pas de TAB*** de parking. Ou encore, tu veux aller quelque part, et tu te laisses décourager parce qu’il n’y a pas de TAB*** de parking. C’est grave pareil : les gens ont tellement le transport en commun en aversion qu’ils aiment mieux ne pas aller à quelque part que le faire en autobus. Remarquez, il y a aussi plusieurs cas où ce n’est même pas possible de le faire.

 

N’est-ce pas exaspérant, tout ça? Le «charrisme», pour moi, est causé par le fait d’ avoir tout ce qu’il faut pour construire du transport vert,durable et efficace, mais ne pas le faire. À cause de cela, même les infinis résistants de la bagnole comme moi n’ont pas beaucoup le choix de se convertir, parce que c’est encore un handicap de ne pas avoir de voiture. Nous sommes engoncés dans une mentalité de char=indépendance dont on est pas près de s’affranchir, visiblement.

En outre, je soupçonne certains compagnies, main dans la main avec le lobby pétrolier, de s’installer expressément loin des accès en transports alternatifs pour faire brûler plus de gaz aux gens (*tousse – mégacentres- tousse*).

 

Moi, je suis tannée en crisse d’être obligée de savoir manipuler une boîte de tôle à 110 km/h dans les intempéries pour pouvoir aller partout avec toute la liberté souhaitée. Et je dis 110, parce si on ose respecter les limites de vitesse ou même, ô infâme acte de rébellion, être en-dessous de celles-ci, on se fait passer, agresser, klaxonner, traiter de «pépère à chapeau» par des énarvés de l’exhaust qui ne peuvent pas tolérer d’arriver 5 minutes plus tard à la lumière rouge, où ils tambourinent de rage et d’impatience sur leur steering. Mais je vais le faire pareil, parce que je me suis fait poigner dans le «charrisme» moi aussi. Pis je vais faire ma rebelle et être membre de Communauto, et repousser l’achat d’une minoune au moment le plus lointain possible.

 

Vroum-vroum, pis coudon’c… ça ben l’air, que c’est le char qui nous a mangés, finalement.

Java

                 «Et pour vous, mademoiselle?»  Je sors de ma bulle et bafouille : «Un moyen filtre pour emporter, svp».  Le gentil barista verse mon café dans son petit contenant de carton, en souriant. Il me tend ma drogue et m’annonce le prix : 2,45$.  J’avais déjà ma carte de guichet toute prête, comme une scout.  Je lui donne l’argent de plastique, et lui de me rappeler gentiment en souriant que normalement c’est un minimum d’achat de trois dollars. Je m’en rappelle tout à coup, j’acquiesce, je m’excuse, et je prends un petit air contrit. Il me rassure que ce n’est pas grave et accepte courtoisement ma carte. Normalement j’aurais rajouté quelque chose pour que ça fasse trois dollars, mais ce matin je n’ai pas eu le réflexe, et puis comme ce n’était pas physiquement indiqué quelque part que c’était minimum trois dollars je me suis dit «Au diable.»  Mon esprit contestataire et «minsumerist» de 7h30 a.m. sans doute…  non, j’étais juste distraite et un peu grognon.  Une de mes collègues arrive. Je la salue mollement, c’est une personne que j’apprécie beaucoup, mais ma motricité déficiente matinale me fait croasser plus que parler…

                     Des fois, je me demande ce que les gens qui travaillent très tôt dans les cafés comme celui-là se disent, quand ils nous voient arriver, les plis de l’oreiller dans la face,  peignés avec une grenade.   Travailler dans un café à cette heure-là, on ne fait certainement pas cela par goût.   Peut-être qu’ils trouvent qu’il y a du monde laid, du monde qui a l’air fou; des madames qui sentent vraiment trop parfum et d’autres qui puent la cigarette; des monsieurs qui sont cernés et qui portent la même chemise que la veille; des jeunes parents pressés et exténués avec leur progéniture qui braille, excédant au passage toute la clientèle qui aimerait un peu de silence;  des sans-abris parfois sans bon sens.    Ce matin, je suis trop fatiguée pour porter attention, mais habituellement, pour ma part, je remarque plus les gens qui ont l’air bien, ou qui sont émouvants.    J’aime ça, voir des personnes détendues,  un peu avachies, sans la tension et les plis soucieux d’une journée de travail sur les sourcils.

                     Alors que le gentil barista aux lunettes de hipster passait ma carte dans la machine et me tendait mon reçu, toujours souriant, une autre employée arrive et lui demande, d’une manière syntaxiquement parfaite : « De quoi, là?» Il continue de sourire et je justifie mon utilisation de la carte pour moins de trois dollars. Je me stoole moi-même, histoire de prouver mon honnêteté et de valoriser le gentil barista.   Miss  Bitchy Baristette, le regard noir,  lui mentionne que c’est «3$, et de faire attention parce que des clients s’essaient en disant qu’ils l’ont passée [ la carte, j’imagine]  hier, ou font semblant de ne pas s’en souvenir [du minimum d’achat, je crois] ».   Hum, quelqu’un n’a pas pris son Nescafé ce matin? Réprimant le commentaire acide qui me monte aux lèvres et la moutarde qui me monte au nez, je me dirige calmement vers le comptoir de lait et sucre.  Je regarde le nuage dans mon café, le brasse. Un beau beige pâle, l’odeur de java remonte et me fait faire un demi-sourire. Tolérer.  

                       Dans les choses qui ont changé en moi depuis la dernière année, il y a ceci, le «piton à pétage de coche» est moins sensible.  J’ai appris que pour garder ma crédibilité, je ne dois pas péter les plombs pour un oui ou pour un non. Je dois conserver ma stabilité et mon énergie psychique pour  autre chose.  J’ai une vie à vivre, des choses à construire, un calme à garder. Je respire une fois à fond.    Même si je me dis que ça aurait été quoi, d’attendre que je sorte pour le ramener à l’ordre discrètement et gentiment, parce qu’au fond, il a juste été bon commerçant, préférant faire une petite entorse au règlement que perdre la vente, etc.  

                       Je ne vais quand même pas laisser passer ça, parce que je trouve ça plate.  Pas «C’est inadmissible! Inacceptable! Je veux parler au gérant immédiatement!» Juste plate.  La bagarreuse en moi aurait tôt fait de faire remarquer que ce montant minimum n’est indiqué nulle part, qu’ils n’ont qu’à jeter le café s’ils ne sont pas assez intelligents pour prendre l’argent que je leur fais gagner ce matin, et que le patron aura des nouvelles, sans compter que leur service à la clientèle est merdique  et que je ne reviendrai plus.  L’ennui c’est que j’aime ce café, et que «GB» (gentil barista sera dorénavant appelé ainsi, merci) ne mérite pas que je lui fasse passer un avant-midi de merde.  

                       Je pose un couvercle sur mon café, et en sortant, je m’arrête au comptoir.   «GB, merci infiniment de m’avoir accomodé ce matin. Je suis dans la brume ce matin, ce n’est pas dans mes habitudes de faire ça. C’est très aimable à toi.» Je lui fais le sourire le plus lumineux dont je suis capable à cette heure inhumaine.  GB fait un beau sourire mi-gêné, mi reconnaissant.  Je jette un regard dépréciatif à la bitch de service en me promettant que je ne reviendrai pas quand elle travaille. 

 J’aime mon  fix de caféine  avec un sourire, extra politesse, sans air bête. Merci.