Comment je suis devenue une tête flottante, partie 1.

Cet article m’a demandé beaucoup de courage pour l’écrire. Je vous demande de rester gentils et sensibles dans les commentaires. C’est surtout pour me libérer et parce que c’est important d’en parler que je l’ai fait. Peut-être aussi pour avoir des encouragements, d’autres témoignages. Allez, je me lance. 

«J’ai tellement pleuré en écoutant ce film!»

«C’est vraiment une série dure à regarder… vraiment splendide!»

«Une série dramatique dont on ressort bouleversé.»

« Un roman percutant, qui exploite toute la gamme des émotions!»

 

Ceci n’est pas un extrait des dernières critiques littéraires et cinématographiques du journal.

C’est un exemple du genre d’annonce qui, pendant longtemps, me faisait systématiquement fuir une œuvre donnée. Je m’expliquais en fanfaronnant un peu : «Ah, moi le drama, la maudite guimauve dégoulinante romantique et autres dégâts de sentiments, ça m’intéresse pas.» J’étais fière d’être une de ces femmes qui détestent les films d’amour, les comédies romantiques et les drames.

J’ai toujours été une grande émotive. Je me sentais touchée par probablement tout ce qui peut être touchant, et même par ce qui était considéré banal par mes semblables

Il peut sembler paradoxal pour une personne hypersensible de se tenir loin de ces sources d’émotion vive, surtout si cette personne a un côté artistique fort.   Pourtant, ça n’est pas si farfelu quand on y pense;  au-delà de l’évitement, il peut aussi s’agir d’une façon de se protéger.  Ça peut aussi être un indice que quelque chose ne va pas, quand on ne peut plus s’exposer à cela.

On m’a souvent reflété que j’étais «mélodramatique». Trop intense.  Que j’exagérais. Que j’en mettais plus que le client demande. Pourtant, dans mon cœur et dans mon esprit, ces émotions étaient bien réelles, et vraiment, elles était aussi fortes que je le laissais transparaître.  Pour donner un exemple archi-galvaudé, je pouvais être émue aux larmes par un coucher de soleil. Ou encore, je pouvais me sentir vraiment appelée par tel ou tel mouvement spirituel, me sentir interpellée par la réalité d’autres cultures, me sentir profondément révoltée par les coutumes misogynes que je pouvais observer, etc.  De la même façon, je pouvais réellement me retrouver le cœur brisé après m’être pris un énième râteau. (Pour la petite histoire, je n’étais vraiment pas populaire avec les garçons, mais j’avais les tripes de «dire clairement mon intérêt». Quand je vois les belles phrases de mansplaining comme quoi ça serait tellement le fun si on faisait les premiers pas parfois, si on avouait simplement nos sentiments… ça me donne envie de hurler car la plupart du temps quand je le faisais, je me faisais copieusement ridiculiser ou insulter pour avoir proclamé mon intérêt, mais bon – ce n’est pas ça le sujet de mon article d’aujourd’hui. )

Bref, vous avez compris : j’avais le volume des émotions à + 10 000 tout le temps.

Naviguer ces eaux tumultueuses n’était pas évident car je recevais un double message : d’un côté, c’était bien d’être passionnée, authentique, transparente, mais de l’autre… pas trop. C’était mieux de se tenir tranquille, de ne pas faire de vagues, de ne pas parler des émotions trop intenses que je ressentais sous peine de me faire dire des choses que je trouvais infantilisantes ou invalidantes. Peut-être que dans le fond, les gens voulaient  juste alléger mon malaise, mais ça ne fonctionnait pas très bien.   Plus le temps passait, plus j’avais l’impression que quelque chose clochait chez moi.  C’était épuisant de toujours voler d’un extrême émotif à l’autre.  Quelque part dans ma vingtaine j’ai décidé de consulter parce que ça me sortait par tous les pores de la peau, et je me sentais malheureuse. Prise dans une tourmente qui comprenait une relation passionnelle à distance avec un européen, des études qui ne m’intéressaient pas vraiment, une identité à définir et des projets à bâtir, je me sentais dépassée. Après plusieurs rencontres différentes, l’ultime rencontre avec une psychiatre a eu lieu et on m’a donné un espèce de «pas-diagnostic» : je présentais «des traits limites et histrioniques mais sans trouble de la personnalité».  Ce que mon coeur a entendu, c’était encore «tu en mets plus que le client demande, tu es trop exigeante et émotive, excessive, etc.».  Donc j’ai décidé de me faire soigner.

Fast forward quelques années plus tard, avec une rupture atroce, un abandon d’études et plusieurs emplois plus ou moins satisfaisants derrière la cravate, je ne vais pas réellement mieux, mais je ne m’en rends pas compte car AU MOINS je ne suis plus hypersensible. Je suis une machine à rationaliser. Je ressens beaucoup de fierté à être perçue comme forte, cérébrale, intellectuelle, solide.   J’ai une nouvelle personne dans ma vie à qui je refuse de m’attacher et avec qui je prétends que ça restera simple, que je ne me laisserai certainement jamais prendre à tomber en amour à perdre le nord encore une fois. (pour faire court, ce quelqu’un est mon mari aujourd’hui. So much pour garder ça simple 😉 ) Je poursuis toujours mon chemin, une petite thérapie ici, une autre là, yoga, livres de self-help, changements d’alimentation, etc. J’achète une maison. Je change encore d’emploi. Je travaille à mon compte. Je trouve des clients, mais finalement ça ne tourne pas comme je voudrais. Je trouve ma job de rêve puis je la perds par manque de travail.  Je me marie.  Je trouve un nouvel emploi qui finalement s’avère excellent pour mes besoins actuels, et où je suis aimée et appréciée. Mais ça ne va toujours pas, au fond.

Je ne ressens pas grand chose. Je ne suis pas capable d’identifier ce que je veux. Pas beaucoup d’intérêts durables. Pas de passions, de rêves, de projets fous ou plus sérieux. Pas d’espoirs. Je vis au jour le jour, et pour ressentir vraiment des émotions il faut que celles-ci soient fortes en TA*****! (Ne vous inquiétez pas, j’ai pleuré le jour de mon mariage et je tremblais tellement que je ne réussissais pas à signer le registre!)

Mon cœur ne parle pas assez fort pour que je l’entende. Mon moral se détériore. Ma créativité est à zéro, ce qui me lance un sérieux signal d’alarme. Une autre pile de défis personnels me tombe dessus et je décide de retourner aux études et d’entreprendre plusieurs activités hors-travail pour être sûre de ne pas avoir le temps de penser.  Un peu plus tard,  l’énergie à zéro, je retourne consulter.  Après quelques rencontres, deux hypothèses principales émergent :

  • Est-ce que, par hasard, on aurait essayé de tuer une mouche avec un bazooka, avec la thérapie de 2 ans pour les hypersensibles/TPL qu’on m’a conseillé de suivre, est-ce que ça se peut qu’au lieu de baisser le volume des émotions… j’avais fermé la valve au complet?
  • Est-ce que ça se peut que mon identité diffuse, mon manque de goût de l’effort… aient le droit d’exister, mais que j’aie le droit de ne pas les écouter? Que je puisse décider de poser des gestes sans tout analyser à outrance, sans tout comprendre, et sans autre raison qu’avoir le désir de les poser?

Je revoyais dans ma tête cette fantastique bande dessinée d’Allie Brosh, et je comprenais des choses. J’ai eu peur. Je ne voulais pas me rendre dans le trou du désespoir où elle avait été. Je me sentais dépassée par un tas de nouveaux défis et problèmes qui étaient apparus tous en même temps. Il fallait que je réapprenne à ressentir, que j’arrête d’être juste une tête flottante désincarnée, détachée du reste de mon corps, incapable de poser des limites à qui que ce soit par peur de décevoir, incapable de me donner du temps et dévorée par la question «À quoi bon???»  J’en ai eu assez de mon angoisse existentielle, de ce gros «rien» qui habitait dans mon ventre et qui cachait TOUTTTTTTTTTTEEEEEEEEEEEEEE les émotions que j’avalais.

Et j’ai décidé d’ouvrir la porte.    À suivre…