Game over. Try again.

Ça fait plusieurs mois, années mêmes, que vous m’entendez militer pour la santé à toutes les tailles, contre la discrimination des gros, contre le modèle de beauté unique, pour la diversité corporelle. Ça fait depuis toujours que je suis une épicurienne qui mange et boit sa vie, qui se laisse tourner la tête par l’odeur du bon pain comme d’autres par une charmante personne.  Ça fait ma dixième journée de régime.

 

HEIN!

Non. Ce n’est pas possible. Dominique, au régime? Incroyable. 

Certains sont en train de se dire que j’ai enfin retrouvé le bon sens. D’autres que je trahis les causes auxquelles je suis fidèle depuis plusieurs années et que je soutiens de mon temps et de mon argent. Il y en aura peut-être qui vont penser que je suis retombée dans le cycle du yo-yo. Il y aura sans doute des médecins frémissants de bonheur quand je leur dirai que «j’ai déjà perdu X» lorsqu’ils m’asséneront leur habituelle tirade sur l’obésité.

Mais, le fond de l’histoire, c’est que je maigris parce que j’ai mal aux pieds.  Et aussi pour m’aimer un peu plus.

J’ai une fasciite plantaire chronique. Si vous ne savez pas ce que c’est, je vous laisse «googler» ça allègrement avant de me revenir… ça fait longtemps que je vous en parle.  Disons juste que ça m’handicape. Je ne peux pas rester debout longtemps, je ne peux pas marcher longtemps, on oublie la course, et toutes activités se pratiquant pieds nus. (donc : plus de yoga non plus.) Même la nage me faisait mal, à un certain moment. Inutile de vous dire qu’être «pognée» ainsi à moins de trente ans, je ne la trouvais pas drôle.

Après avoir investi plusieurs milliers (oui, vous avez bien lu) de dollars dans des traitements inefficaces ou au succès mitigé, à mon corps défendant, je me trouve devant la dernière solution possible : maigrir. M’alléger. C’est de la physique, c’est simple : moins de poids = moins de pression.

Et, je suis en TABARNAQUE d’être dans cette galère. Oui, un gros mot de même, pour marquer mon désarroi. Je me sens perdue.

Moi qui est si prompte à dire à tout le monde que oui, on peut être en santé à toutes les tailles; que tous les problèmes que les gros ont, les minces les ont aussi; que la corrélation entre le poids corporel élevé et les maladies chroniques sont une corrélation, PAS un lien de cause à effet et que le facteur «évitement du docteur qui me rabâche les oreilles» influence très fort la santé des patients obèses, moi la grosse qui a l’air de s’assumer… il a fallu que le problème que j’avais refuse obstinément de se régler, tant et si bien que je m’en suis  vidé les poches sur toutes les alternatives possibles, avec un maigre (pardon!) taux de succès. Et que la solution finale… soit la perte de poids.

Laissez-moi juste vous dire que la dissonance cognitive que j’expérimente actuellement est assourdissante.  Je ne m’entends plus penser parmi le vacarme que font mes pensées envahissantes. J’ai l’impression d’échouer à deux millions de niveaux en même temps.  

J’ai vécu de la thérapie pour mes compulsions alimentaires. Je les ai vaincues. J’ai été conseillée par des thérapeutes, des nutritionnistes. J’ai essayé autant comme autant de faire ma vie en grosse.  Mais, j’avais comme… une épine au pied.  Je me disais que je pouvais manger ce que je voulais, quand je voulais. Que je viendrais à bout de toutes mes obsessions alimentaires comme ça. J’ai presque réussi, bien qu’il y ait encore des aliments qui me feraient perdre les pédales. 

J’ai vécu un moment d’insight après avoir pris la décision de maigrir. La belle phrase que je dis souvent, «il n’existe pas de recette universelle de la santé», je ne me la suis pas appliquée à moi. Après mes thérapies, je me suis élevée contre toute sorte de contrôle alimentaire. Mon ancienne mentalité de «serial dièteuse», mon cœur meurtri par les commentaires désobligeants sur mon poids, je voulais les laisser en arrière. J’ai même cassé ma balance en thérapie. Cependant… je pense que j’ai peut-être manqué de lucidité ou des conseils; entourée d’autres patientes qui devaient pour la plupart arrêter de se restreindre, j’ai essayé de dire non à toutes les restrictions. Malheureusement,  moi, je ne peux pas faire ça.

Eh oui : non, Dominique, tu ne pourras jamais manger ce que tu veux en tout temps ET être en santé parce que ton corps engraisse trop vite, trop facilement, et malheureusement, NON, tu ne fais pas partie des personnes qui sont en parfaite santé quand tu es trop grosse.

Oui, je mangeais bien mieux depuis deux ans.  Mon cholestérol était  beau, ma pression artérielle était belle. Mais, j’avais toujours mal à MON MAUDIT PIEDJe ne pouvais pas faire de sport parce que j’étais toujours blessée. C’était un cercle vicieux : je ne peux pas faire de sport parce que je suis blessée, donc je m’alourdis, donc je me blesse encore plus. J’avais réussi à me stabiliser et même perdre de la graisse au cours des derniers mois mais l’aiguille ne bougeait pas. De toute façon je m’en fichais éperdument, c’est-à-dire j’essayais de m’en ficher. Mais je n’y parvenais pas. Par ailleurs,  je recevais certains signaux d’alarmes que mon corps m’envoyait depuis un bout par rapport à mon sucre sanguin, si je suis complètement honnête.

Au travers de tout ça, malgré les thérapies à la douzaine, je ne m’aimais pas. Je n’arrivais pas à accepter que je sois, oui, aussi grosse que cela. Mon image me dégoûtait. Je faisais croire que je n’en avais rien à foutre, mais il y avait une petite voix qui me disait que je mentais, et elle avait raison.

C’est donc le cœur lourd et l’esprit confus que j’ai décidé de faire ma dernière diète, celle qui me permettra de perdre rapidement, pour recommencer à faire du sport et à bouger, marcher partout, danser, ne plus paniquer ou changer de trajet d’autobus quand je ne peux pas avoir de place assise. Celle qui me permettra d’avoir un résultat rapidement, et ensuite de me stabiliser par la bonne alimentation et l’exercice régulier. Je n’entrerai pas dans les détails mais ça me coûte cher, c’est drastique, et ce n’est pas facile. Entre autres choses découvertes, je me suis rendu compte que je suis une «abstentionniste» plutôt qu’une «modératrice», c’est-à-dire que je trouve plus facile de m’abstenir totalement de quelque chose plutôt que d’en consommer modérément. Eh oui. Malgré tout ce qu’on m’a dit, malgré tout ce qu’on entend que s’interdire quelque chose c’est lui donner encore plus de pouvoir… je ne sais même pas pourquoi je suis surprise, j’ai toujours été une fille d’extrêmes. Peut-être qu’il faut que je repasse par là pour réussir à me satisfaire davantage avec des petites quantités, je ne sais pas. Par après, je ne pourrai JAMAIS recommencer à manger comme je le faisais. Oui je mangeais bien, mais sûrement trop, et trop de sucres, d’alcool, de resto.  Ma vie sociale est articulée autour des restos et des cafés; il m’appartiendra de trouver une solution hybride qui me permettra de les aimer encore, mais de les fréquenter moins, en les remplaçant par d’autres activités. C’est là que mes habitudes d’alimentation en pleine conscience , de déguster, reviendront en jeu, saupoudrées de quelques structures nécessaires à ce que mon corps soit dans une zone qui lui convient à lui aussi.

Il y a quelque chose, cependant, que je veux clarifier : je vais TOUJOURS être une supporter de Health at Every Size, de la size acceptance, de la diversité corporelle. Ce n’est pas parce que moi, je n’avais pas la possibilité d’être en santé et heureuse au poids où j’étais, que c’est la même chose pour tous les autres. Je ne commencerai pas à faire de l’évangélisme de diète, à vous dire combien je me sens mieux depuis que j’ai perdu X, à vous gaver de photos avant et après.  Alors, svp, si ce que vous êtes en train de penser c’est «évidemment, elle a enfin compris qu’on ne peut pas être gros et heureux, etc. » bien passez votre chemin. Je vais toujours être grosse, au sens clinique du terme, aussi. Je n’ai pas le désir de la minceur absolue. J’ai juste envie de revenir à un poids qui me permet d’avoir ma vitalité, mon énergie, tout en conservant une part de gourmandise et d’hédonisme.  J’espère que ce n’est pas trop demander.

Il n’existe pas de solution toute faite pour les problèmes complexes, point barre. La diversité humaine ne permet pas une telle utopie. Il appartient à chacun de décider ce qui est bon pour lui en toute connaissance de cause.  En bon français : CHACUN EST LE BOSS DE SES PROPRES BOBETTES.  

Si j’écris cela aujourd’hui, c’est parce qu’en plus d’être fatiguée, effrayée, confuse, et d’avoir peur de me faire taxer d’hypocrisie, je pense aussi aux autres personnes comme moi qui vivent ce genre de conflit interne, et qui cherchent un peu au fond d’eux le courage de prendre les moyens qui s’imposent, et ce, sur quelque sujet que ce soit.  

Ça m’a pris beaucoup d’humilité pour écrire ça. J’en profite pour vous dire que si vous voulez m’envoyer un petit mot d’encouragement par courriel, ou un petit commentaire positif… ils seront les bienvenus.

 

Publicités

2 réflexions sur “Game over. Try again.

  1. Dominique que j’aime te lire quelle personne intéressante et intelligente tu es !!! je t’encourage dans ce que tu entreprends toi seule sais ce que tu veux et qui va te faire du bien. Tu as ta maman qui surement va t’aider alors courage et j’espere que ton moral va aller mieux et tes pieds…..un bonjour a ta maman et un gros calin a toi

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s