Vitréale – projet non achevé

J’ai commencé à écrire cette nouvelle de sci-fi  à la suite d’une entente prise avec une de mes amies qui est une fantastique artiste visuelle. C’était un échange de service; je lui écrivais une nouvelle, elle dessinait mon image pour Piteurpanne.  Nous avons toutes les deux éprouvé des difficultés importantes, à tel point que j’ai renoncé à terminer la nouvelle. Je vous la présente ici. Je ne la trouve pas bonne ni intéressante, mais il est toujours intéressant de se donner un défi d’écriture, même si on ne le réalise pas.  Voici donc, Vitréale.

 

L’arbre s’abattit  avec un grand bruit sur le sol. Galenc secoua tristement la tête.  Il avait aimé cet arbre par-dessus tout. Aujourd’hui, il était tombé car il ne pouvait pas être inséré dans la nouvelle structure de la maison-bulle du Conseil Cristal.  Évidemment, elle serait haute à n’en plus finir, pour bien montrer comment ce conseil est influent!

Le pauvre ne savait que trop bien que  le prestige de quelqu’un ou d’une organisation se montrait avec la hauteur des habitations, car le matériel principal pour  les construire était rare et se renouvelait lentement.   Il n’existait  pas vraiment de moyen clair pour en obtenir; la possession de la ressource se transmettait à l’intérieur des familles, à chaque génération.   Cette façon de montrer sa puissance était ridicule, pensait Galenc, car elle ne prouvait en rien à quel niveau se situait cette puissance.   Après tout, il fallait engager des gens pour extraire le minerai, d’autres pour dessiner le plan, encore d’autres pour tenter de poser l’habitation au meilleur endroit par rapport aux éléments… les Bulles n’étaient que le reflet de la compétence des artisans travailleurs de Vitréale.   Sans plus.   De plus,  Il n’arrivait pas à comprendre que le bois n’eût aucune valeur ici, sur Vitréale, alors que d’autres civilisations plus lointaines l’avaient tant vénéré et utilisé.  Il poussait naturellement et rapidement, et il n’y avait pas besoin d’utiliser des procédés ultra-compliqués pour s’en procurer.

La machinerie s’activait maintenant à découper l’arbre en petits tronçons.  Ceux-ci seraient sans doute jetés.   Galenc fit un grand signe à l’opérateur de la machine.  Ce dernier arrêta le moteur, descendit de son siège et approcha de son interlocuteur.

« Qu’est-ce qu’il y a ? Est-ce que j’ai brisé quelque chose?»

«Non, c’est juste que…»

« Vite, je n’ai pas de temps à perdre!»

« Donne-moi un morceau d’arbre.»

Interloqué,  le défricheur se pencha lentement pour regarder les éclisses qui jonchaient le sol. Il en tendit une à Galenc.

 

«Non, je veux dire  un gros morceau.»

« T’es  bizarre, toi.»

 

Il  grimpa sur l’amas de billots et en projeta un en direction de  l’étrange être qui le regardait fixement. La bûche s’abattit au sol en soulevant de terre le sable. Horrifié, l’opérateur fit une courte prière. On ne pouvait profaner le sable de cette façon sur Vitréale…  Le sable, matière première à la fabrication du verre,   était une matière noble et sacrée, bien que moins vénérée que l’obsidienne.

À la base, la planète avait été  appelée ainsi parce que les transformations chimiques et climatiques qui y ont eu lieu ont créé beaucoup de «verre».  On parlait ici de verre naturel. Le travail que les Vitréens font dessus le rend très prisé et magnifique.  La maîtrise de la transformation de la silice en verre avait  été un très grand avancement pour les Vitréens,  et le mariage du verre soufflé, du verre transparent et des verres naturels composait un paysage complètement surréaliste, magnifique, lumineux.  Une théorie adoptée par plusieurs spécialistes de la civilisation vitréenne ancienne affirmait  que la solidité et l’unité du peuple vitréen passait  par son contact avec son origine minérale, de là l’immense valorisation de la ressource première sans observation d’une tentative de «commerce»

 

Galenc se dit que c’était bien stupide, et qu’il aurait peut-être mieux valu qu’il naisse humain. Pour sa part, il n’avait absolument rien à faire du verre, de la vitre, de toute cette transparence qui ne lui inspirait aucunement confiance.  Il n’aimait pas cette fragilité. Elle lui répugnait.   Il se mit à réfléchir à ce qu’il savait de son propre environnement, et à rêver à la Terre qu’on lui avait décrite dans ses premières années d’éducation.  Il n’était pas du tout convaincu que c’était «L’UniVerre» et non pas «L’Univers». Il avait toujours été empli de doute quant à ce qu’on lui enseignait. Maintenant parvenu à 37 révolutions, il se félicitait d’avoir quitté tôt cet établissement destiné à le former à ce qu’il devait être, c’est-à-dire un souffleur de verre. Aussi bien dire une sorte de Grand Prêtre…   Il ne comprendrait jamais cette admiration que les autres avaient pour ceux qui savaient produire outres, cruches, assiettes, et décorations aux couleurs tendres et aux formes biscornues.   Pourquoi une personne qui ne produit que du «beau» devrait-elle avoir un statut plus élevé qu’une personne qui construit du «solide» ? Peut-être un vague besoin de religiosité?

«En effet»,   se dit Galenc, « les Vitréens n’ont pas de religion à proprement parler.  Ils n’ont pas de croyance en un créateur unique.  Par contre,  pour eux, l’alliance du sable, du feu, de l’énergie, de l’eau, est une base et un début à tout.  Ils ont peut-être envie de se rattacher à cela» ,  songea-t-il.  « Même dans un endroit où la science est si avancée qu’il  ne reste que peu de phénomènes non explicables, on a besoin de  «vénérer» quelque chose.   Cela peut répondre à un besoin de donner un sens à  la vie.  Si on ne sait pas quoi faire pour nous-mêmes, on peut faire pour quelque chose de plus grand que nature. C’est motivant.»

 

La  planète Vitréale était située dans un autre système solaire dépourvu de jour et nuit clairement définis, en comparaison avec la Terre. La lumière,  de type  aube-crépuscule la plupart du temps,  n’y était pas particulièrement forte; de la l’importance de la préserver en construisant le plus de choses possibles avec des matériaux la laissant passer.  De rares levers et couchers d’une étoile très puissante avaient lieu durant l’année.  Cette étoile, très éloignée de leur planète, était d’une puissance environ trois fois plus grande que le Soleil Terrien. Heureusement qu’elle n’était pas trop près!

 

Galenc se leva, prit sa bûche dans ses bras et s’éloigna doucement de son lieu de paix, qui n’était maintenant qu’un grand trou.   Pas plus qu’hier, il ne sourirait. Ni demain.   Son air naturellement taciturne  s’était maintenant muté en rictus renfrogné.  « Quel monceau de sornettes», pesta-t-il.    « Les Vitréens, une belle civilisation… quelle bande de zouaves!  Ils ressemblent à toutes les autres formes de vie évoluée, et pourtant ils ont un tel désir d’individuation… Ils ne supportent pas la comparaison, ni la similitude.  Ils n’ont rien inventé. »

Pour sûr, les Vitréens  souhaitaient écrire leur histoire d’une manière qui les distinguerait.  Leurs ethnologues les décrivent comme étant «interactionnistes».  Leurs valeurs sont reliées aux ondes provoquées par  leurs actes;  ils perçoivent  la plupart du temps toute chose sur beaucoup de niveaux : spirituel, physique, familial, énergétique.   Les personnes qui, comme Galenc, étaient critiques de la «différence fondamentale» des Vitréens ,   trouvaient que c’était là une façon bien alambiquée de décrire le fait d’être conscient des conséquences de ses actes.       Les Vitréens aimaient aussi se complaire dans l’absence de valeur monétaire réelle, pratiquant beaucoup  l’échange de temps et de services. Pour eux, le concept de richesse était un peu abstrait mais les classes sociales ne sont pas pour autant absentes.  Elles étaient intimement liées au type d’emploi occupé, à la hauteur de l’habitation, et à la production de verre.   « Communisme et système de castes… encore une fois ils n’ont rien créé!» ronchonna Galenc.  «Et le pire, c’est qu’au lieu de s’inspirer de ce qui fonctionne, il fallait qu’ils choisissent de reproduire tout ce qui était défectueux, taré, inapplicable et injuste… ah bravo!»

 

D’un coup de pied rageur, Galenc envoya valser une roche d’obsidienne plus loin sur la colline.    Il y a des moments où il en avait tellement marre!  Il lui semblait ne pas pouvoir s’insérer dans cette société qui l’avait vu naître.  Il monta la colline vers chez lui,  sa bûche sous le bras, du pas le plus vif qu’il pouvait soutenir.   C’est ce qu’il faisait lorsqu’il se sentait dépassé. Cela, au moins, ne pourrait pas causer tant de remous. Il était seul, il ne brisait rien, la seule chose qu’il risquait réellement était de s’épuiser, mais aucun danger!   Lorsqu’il ne marchait pas à une vitesse folle sur des terrains accidentés et risqués, il tentait de se détendre en rajoutant une perle dans ses cheveux. Une perle de bois, pas de verre, ce serait trop lourd.  Et il n’avait toujours rien à battre des autres Vitréens qui le ridiculisaient, en lui disant qu’il était coiffé comme une femme.

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