Delete

Clic clic clic… les doigts courent furieusement sur le clavier. Régine se sent étourdie; aucun aliment, aucune parole d’ailleurs, n’a franchi ses lèvres depuis plusieurs heures.  Il en faut, des lettres, pour exprimer autant d’espoirs et de détresse. Celles-ci s’intervertissent, ne prennent pas les bonnes places, inventent de nouveaux lapsus.  Clic clic. Clic clic clic. TAP! Cliclicliclicliclic. Lettre, accent, espace, ESPACE! Retour. 

C’est un drôle de sentiment,  quand on écrit au lieu de parler; on aimerait que les mots puissent se liquéfier quand on pleure.   On voudrait qu’ils puissent piquer et rougeoyer quand on est fâché. On voudrait qu’ils sentent bon quand on fait un compliment.  Mais surtout, on voudrait qu’ils coulent plus vite de notre plume.   

Régine a l’urgence d’écrire; ce n’est pas chaque jour qu’on reçoit des nouvelles d’un être aimé, tant aimé, qui nous a abandonné lâchement en nous contraignant à ne pouvoir guérir de lui. Une saveur métallique colle à ses lèvres; l’embout d’une pince à cheveux dans la bouche, elle serre très fort les dents pour ne pas hurler devant l’ironie du sort. 

Quand on s’appelle Régine et qu’on connaît l’origine de son prénom, on s’attend à être traitée avec tous les égards dûs à notre rang, c’est-à-dire celui de reine.  On ne supporterait sans doute pas d’être troussée comme une courtisane sur le rebord d’un guéridon.  C’est bien doux et guilleret le temps que ça dure, mais que notre galant s’en retourne à des occupations plus importantes après, ça non!  Marc-Antoine aurait pu laisser aller les affaires de Rome à vau-l’eau, Cléopâtre le réclamait! C’est ainsi que l’histoire aurait dû s’écrire et pas autrement. Clic clic clic. Les analogies s’amoncellent, les hyperboles s’entrechoquent. 

S’étirant vers le vieux lecteur de disques laser, la furie reprend enfin son souffle. Elle apprécie la texture polie du bouton sous le pouce, sans décolérer. Elle aurait aimé qu’il rompe d’un bruit sec, comme pour soulager la tension ambiante… rompre d’un bruit sec, c’est beaucoup mieux que rompre en silence. Elle en sait quelque chose, Régine. Elle a bien cru que ses yeux allaient se tarir à force de se répandre, quand est survenue l’atroce nouvelle, qu’aucun sillage ni bruissement n’aurait pu annoncer.  Or, voilà que l’oiseau de malheur est revenu ouvrir son grand bec, et qu’elle se retrouve toute chamboulée d’obtenir ce qu’elle avait demandé, la Régine.  

 Clicliclicliclic, TAP, cliclicliclic, TAP TAP…  La gorge nouée, elle ne pourra pas appuyer sur «Envoi».  À l’écran se sont écoulés tant de sentiments sombres, tant de secrets honnis qu’il vaudrait mieux les taire.   

La course s’arrête.  Régine, l’index en suspension, tressaille.  Ses mains messagères se font à présent  muettes.  Pourtant, elles savent parler; dire «je t’aime» dans  une caresse, éconduire un fâcheux et son argumentaire ridicule, manifester rageusement de l’impatience au volant, rebondir dans tous les sens pour mettre l’emphase sur le discours, se tordre d’angoisse avant un exposé… pourquoi n’ont-elles pas simplement su dire, «non»?   Elles étaient trop occupées à leretenir, j’imagine…  à l’empêcher de partir pour toujours, son empreinte brûlante et sulfureuse derrière lui. 

À présent immobiles, les phalanges repliées, les doigts de Régine cherchent du repos. Ses jointures demandent grâce de se faire craquer autant de fois par jour, vieux réflexe de stress refusant obstinément de disparaître. Amère, cette belle jeunesse broie tout le noir dont elle est capable dans le mortier de son âme.  La bague d’esclave n’est pas disparue;  comprimant les capillaires, gênant les articulations, elle est lourde, omniprésente, insécable.   Ongles dans la bouche témoins de la crise. 

L’auteure de cette missive n’est résolument pas la même au sortir de cette tempête qu’au début de la tourmente; passion torrentielle, abattant sur son passage tout ce qui avait poussé en ces lieux précédemment.

Quelques heures plus tard, Régine, torturée par l’angoisse, ne peut dormir. La soirée qu’elle a passé avec son ami le plus cher ne lui a pas fait grand bien. S’abrutir le cerveau devant une sitcom quelconque est efficace quelques heures tout au plus; mais dès l’extinction des ondes, l’angoisse revient. La télé agissait comme une sourdine, se dit-elle… 

Poussant les couvertures dans lesquelles elle s’était empêtrée, la pauvre insomniaque s’extirpe de son lit. Une lueur bleue baigne la chambre, les gros caractères sur le réveil annoncent  3h42 a.m. « 9h42 chez lui», pense-t-elle.   Les mains tremblantes, elle saisit son téléphone. Après tout ce temps, elle se souvient de son numéro de portable par cœur. Pour se donner un peu de courage, hop, une petite tasse de chaï.  Régine appuie son ventre sur le four, et s’absorbe dans la contemplation de ses vergetures. L’aimerait-il toujours? Serait-il capable de lui trouver un quelconque attrait, avec 30 kilos de plus, elle qui n’était déjà pas mince?    Une nausée de rancœur lui vient aux lèvres.   Ces 30 kilos sont venus d’une médication trop forte, inadéquate, prescrite pour la soustraire au noir de ses idées. Après plusieurs mois, les kilos ne se sont pas effacés et ne partiront jamais. Pour ajouter l’insulte à l’injure, c’est de sa faute, à ce diable européen, si elle a dû gober ces immondes pilules et enfler pour protéger son cœur arraché!   

Elle infuse  la potion, sans hâte. Le biniou lui semble soudain moins attirant.  Qu’est-ce qu’elle pourrait bien lui dire?   Elle lui a déjà tout dit.  Au départ, en missives vitrioliques se succédant à un rythme fou, elle lui a craché son venin. Elle lui a mis le nez dans son caca le plus fort possible, pour qu’il se repente,  pour qu’il se sente tellement mal, pour que le cœur lui fende enfin et qu’il oublie sa décision absolument irréelle de briser tout ce qu’il avait chèrement construit. Puis, d’épîtres larmoyants en brûlots suicidaires, des menaces, du marchandage, de l’amour empoisonné et toxique. Sans relâche. Toujours rien. Une même supplication de lui dire en plein visage qu’il ne l’aimait plus : la réponse, comme un coup de poignard, n’a même pas su la ramener à la raison.  Puis, un silence cruel.  Niet, zéro, null, nada, zilch pendant plusieurs longs mois, de sa part à lui, pendant qu’elle lui envoyait des arrêts sur image de sa vie sans lui et avec un autre.   Toujours le silence, puis l’abandon. 

Un beau jour, au moment où elle s’en attendait le moins, quelques  semaines avant son anniversaire, une première lettre. Des excuses, des explications… toujours aucune satisfaction, mais un  désir de miséricorde.  Clic clic clic… encore des heures au clavier à taper, effacer, recommencer.  Beaucoup d’erreurs, de pression, de tensions et d’affolements plus tard, le pardon a surgi, magnifique.  

Le poids des mots «je te pardonne» est inestimable. Il a le pouvoir de dénouer les écheveaux les plus inextricables, et de panser les plaies les plus profondes,  et pas seulement dans le cœur de l’offenseur; dans le cœur de l’offensé aussi. 

Clic clic clic… Régine pianote maintenant sur le téléphone, en appuyant sur la tonalité à chaque fois pour éviter que ça sonne.  Elle pense à son beau pardon, une tentative désespérée de récupérer l’homme qu’elle aime.  Le thé est devenu tiède et amer, exactement comme son cœur et ses pensées.  Elle le coule pensivement, prend une gorgée qui lui laisse une sensation astringeante sur la langue. Les minutes s’égrènent.

 Tic tac, tic tac… il est maintenant 5h15.  Surprise qu’autant de temps se soit écoulé, la belle maintenant a sommeil. Goutte après goutte, le thé l’aide à sombrer dans une douce torpeur. Le combiné toujours serré contre son cœur, elle attend que Morphée l’emporte, en vain. Ses yeux errent sur le message qu’elle écrivait, bouillant, décousu, plein de fiel et d’espoirs déçus. « Je ne peux pas lui envoyer ça… c’est bien trop transparent… et je ne veux pas le perdre!» se dit-elle, constatant l’ampleur de son déni.     Deux petites larmes troublent sa vue. Non plus un chagrin infini et dévastateur, simplement un pincement.  Clic clic clic.   Régine efface frénétiquement, et tape, très lentement, le fond de son âme : 

 

* Mon bel amour, tu ne liras pas cette lettre parce que je ne te l’enverrai pas. Je reviendrai vers toi quand j’aurai supprimé tout ce qui me reste de sentiments, d’intérêt et de tendresse pour toi, et ça pourrait vouloir dire jamais. Mais s’il-te-plaît, ne m’impose plus ton mutisme. Continue de me conter ta vie en l’enjolivant certainement un peu, et fais encore un peu semblant de ne pas te souvenir à quel point je t’aime, et combien je suis faible devant toi. Je pourrai continuer à te mentir sur mon bonheur, mon équilibre, ma simplicité et mes désirs.  Peut-être que dans notre tissu de mensonges on pourra retrouver un semblant de vérité. Peut-être qu’un jour je ne sentirai plus cet étrange mélange de haine putride et de douce attente lorsque je te parlerai. Je ne serai plus la Pénélope d’un Ulysse qui a trouvé une sirène ailleurs; je voudrais te dire que tu peux partir, te dire que je ne veux plus te garder, ou encore croire sincèrement que

 

Delete. 

 

Régine referme d’un coup sec le couvercle du portable, éteint son cellulaire, débranche sa télé et son téléphone.  Sous les couvertures, rien ne peut plus l’atteindre. Clic clic clic. Couvercle du pot de pilules.  Clic clic clic. Glaçons dans le verre. Clic clic clic.  Boîtier des écouteurs.  Bien au chaud, Vivaldi dans ses oreilles, Régine  attend que l’ibuprofène lui enlève sa migraine lancinante.   Elle attend,  en se demandant quel médicament peut tuer l’espoir et quelle drogue pourrait la rendre asexuelle.  Le feu dans la tête et dans le bas-ventre, elle sait qu’elle glisse à grande vitesse dans la tourmente.  Elle prie.  Clic clic clic, les grains du mala courent entre ses paumes comprimées…  Om tare tuttare, ture soha , Om tare tuttare, ture soha , Om tare tuttare, ture soha , Om tare tuttare, ture soha , Om tare

 

Le précipice de l’amour à sens unique l’attire, au risque de brûler ce qui lui reste de désir de vivre.   Toutes les incantations seront vaines, et tout continuera d’être insupportablement insipide, jusqu’à la prochaine explosion violente de chagrin, de regrets et de haine de soi.

Cette femme s’auto-détruira dans 3…2…1…

Régine se relève d’un bond, renverse son verre d’eau; toute emmêlée dans ses écouteurs, un bouchon toujours pendant à l’oreille, elle se jette sur le téléphone, le rebranche rapidement, empoigne le combiné et compose à vitesse grand V les quelques chiffres qui la séparent de sa destruction annoncée, résignée à n’être plus qu’une boule de souffrance pour les prochains mois. Elle savoure le choix de boire sa cigüe , de décider par elle-même de souffrir pour  se sentir vivante, après un long hiver.

Clic clic clic…. «Noah? C’est bien toi? … merci pour ta lettre… ça fait drôle de te parler…»

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