Athéna le Ténia

1

Ce n’est pas facile, la vie de ver. Moi, Athéna le Ténia j’en sais un rayon sur le sujet.  Cela fait bien quelques temps que je vis dans les intestins de David; je ne sais plus trop, peut-être un an. Je m’y plais, j’essaie de ne pas trop déranger. En fait… honnêtement je n’en ai rien à foutre de déranger ou pas, étant donné que mes seules fonctions sont de me nourrir et, parfois, de pondre des œufs.   Moi je fais ça en grand, hein : je remplis de petits anneaux que je largue temps en temps! Un ténia ordinaire ne se soucierait pas de son hôte, mais moi, j’essaie de lui donner mon maximum d’anneaux.   De cette façon il ne le sait pas, mais plein d’autres personnes connaîtront la joie d’héberger un membre de la famille Ténia.  Quelle belle surprise ça leur fera!

Je me demande s’il existe d’autres ténias, ou si je suis la précurseure? Peut-être que je suis une déesse. J’ai d’ailleurs atteint une fort belle longueur, sans causer trop de douleurs à David. Ni anorexie, ni boulimie, seulement quelques maux de ventre. Je m’arrange pour être malfaisante seulement quand il mange des laitages. Comme ça, il pense qu’il est intolérant au lactose! Quel bonheur pour moi. Ne suis-je pas terriblement intelligente, pour une invertébrée?  Non, ne m’appelez pas «parasite» je n’aime pas ça. C’est vraiment offensant, même raciste!    Je voudrais bien vous y voir. Vous pourriez être indulgents, quand même…

Quand je disais que ce n’était pas facile, pardon je me suis égaré dans ma petite tête, je référais à mes conditions de vie. Vivre dans un intestin, ce n’est pas vraiment marrant.  Vous savez, le bruit et l’odeur… paraît qu’un certain Jacques Chirac a déjà dit la même chose. J’ai entendu David dire ça en rigolant.  Il paraît que ce n’est pas raciste de dire ça. C’est certainement moins grave que de me traiter de parasite. S’il savait ce que j’endure, ça le rendrait beaucoup plus compatissant!  Qui vous dites? David ou Chirac, ça n’a pas d’importance, je les emmerde également. Tout ce que je veux c’est d’être heureuse moi, après tout… et hop! Encore quelques anneaux! J’aimerais bien qu’il soit content de ces cadeaux, David. Mais il est difficile à satisfaite. Il est bien taciturne, ce jeune homme… jamais un mot… À vrai dire je ne sais pas trop quoi en penser. Parfois j’aimerais bien voir la vie, la lumière du jour à l’extérieur, mais au fond, je suis comme une princesse; je ne suis pas fait pour la vie en dehors des murs du palais des diverticules.

 

2

Ah, cette vie me semble bien morne…  il ne se passe pas grand-chose d’excitant, je suis toujours toute seule et je suis à tout bout de champ éclaboussée par cet espèce de métropolitain brunâtre qui circule dans le tunnel. David doit être riche, il n’a jamais la même forme, ce qui suppose plusieurs wagons, et en pièces détachées, s’il-vous-plaît! J’espère qu’il y a des esclaves quelque part pour assembler tout cela.   Je me demande s’il n’essaie pas de se débarrasser de moi en me faisant écraser par ces brouettes malodorantes…   Ça serait déjà un signe qu’il est au courant de ma présence. Franchement, aucune reconnaissance, même pas de bonjour le matin… il est aussi très impoli le David.   Et il m’empêche de dormir. Quelques fois par semaine tout mon habitat est secoué répétitivement pendant plusieurs minutes, le tout ponctué de râles et de hurlements provenant sans doute d’un autre hominidé car le son n’est pas le même.  Bien aigu et bien insupportable.  Puis tout d’un coup boum! Plus rien, et encore du bruit, mais qui ressemble davantage à un grondement perpétuel qui dure toute la nuit.  Quel malappris! Et il ne s’excuse même pas, jamais, j’ai beau me tordre, me tortiller, aucune considération!  Ah, je ne voudrais pas être à sa place. C’est honteux d’être aussi rustre, un vrai béotien!

Par ailleurs, il a une très vilaine digestion. Moi-même, qui ne digère rien du tout, je trouve ses déjections bien indigestes. Mais je digresse… il est assez paradoxal, pour un ver, d’avoir autant de verve. D’origine, les vers, six pieds sous terre, ne valent pas la peine qu’on s’énerve. Ils sont longs, gluants, dégoûtants, et inutiles. Tout le contraire de moi, quoi!  Moi qui suis si bien élevée, raffinée…  J’aurais pu choisir un bœuf ou un cochon comme maison, mais non! Rien de mieux que des entrailles humaines bien chaudes, cosy et réconfortantes. Bon, pour être honnête, c’est un peu le hasard qui m’a amenée ici, mais vous savez, les coups du destins, les coups de cœur, c’est tout pareil.  

Le seul ennui, c’est que je commence parfois à me sentir comme une indésirable.  Tous les jours, une force irrésistible me tire vers le bas du jardin intestinal, ou je crois entrevoir une lumière. Ça doit être comme ça, quand on meurt. Si je meurs, je veux que ce soit en douceur, en m’enfonçant vers la lumière. Non, je ne peux pas m’envoler vers la lumière, m’enfin vous me prenez pour qui? Une vulgaire mite?  Pis encore : une puce, une tique?  Vous n’êtes pas vraiment mieux dégrossi que David, en fin de compte! Pouah! Quelle vie de chien!

3

Ma vie n’est que souffrance en ce moment. Ce doit être cet accès de colère, par votre faute, il y a quelques instants… aïe!! Je ne me sens pas très bien. Sous votre influence malsaine, je crois bien que David essaie vraiment de se débarrasser de moi. Les chariots tubulaires bruns ont défilé aujourd’hui, parfois si vite que je ne voyais qu’une vague puante avec des morceaux de pruneau dedans. Je l’ai entendu dire qu’il était certain d’avoir le ver solitaire.  C’est quoi, le ver solitaire?  Ici il n’y a qu’Athéna le ténia, bien qu’également esseulée.  Ce n’est pas juste. Je n’ai rien fait pour qu’il essaie de se débarrasser de moi!! Aujourd’hui, ma production d’anneaux gravides a même été exemplaire!!! Je me suis tant et si bien tordue dans tous les sens que je crois que je l’ai peut-être un peu irrité.  J’ai remarqué que les wagons emportent souvent mes petits anneaux chéris,  et je ne les revois jamais.  Si j’étais capable de sentiment maternel j’aurais sans doute beaucoup de chagrin.   Oh! Silence! … une autre voix que celle de David. J’ai seulement entendu «vermifuge».  Vous savez ce que ça veut dire, vermifuge?  Moi, ce mot-là me rend mal à l’aise.  Non je ne sais pas vraiment pourquoi.  Mais SILENCE! Je veux entendre ce que David dit. Il ne me fait pas peur, je sais qu’au fond il m’aime bien. Vraiment au fond. Il dit… il dit qu’il s’est assis dans une cuvette de lait… quel maladroit… Il dit qu’il a aussi bu de l’alcool fort… peuh! Ceci explique cela!  Comme si cela différait de l’ordinaire.  Et il ne m’a rien offert. Je vous le dis, moi! Il n’a aucune éducation, et AÏE! Je ne devrais pas m’exciter ainsi.  C’est sans doute l’alcool qu’il a bu, je me sens toute chose!

 

3

David vient d’écraser le toit de ma maison avec une grosse masse chaude. Il ne bouge plus, et il fait plus sombre que d’habitude… peut-être que c’est ce qu’il appelle «la nuit» ou «la sieste». Non, aucune idée de ce que ça signifie, à part que je pourrai me taper un bon repas sans être ennuyé par les vaisseaux puants pendant un petit moment. Tiens, je vais me tenir tranquille, exceptionnellement… je commence à désespérer qu’il m’aime un jour, celui-là.  Pourtant, personne ne peut résister à Athéna!  Cela ne sert à rien, plus je m’excite, plus je me fatigue. Je vais méditer, tiens. Ne… rien… faire… ne …pas…bouger… ouille ouille ouille, comme je me sens mal… Je crois que David essaie de m’empoisonner. Il fait semblant de roupiller, je l’entends gronder comme d’habitude, mais je ne crois pas qu’il dorme. Il ne peut pas être en train de sommeiller quand il y a un tel pandémonium dans son système!  Quel hypocrite… DAVIIIIIIIIIID! DAVIIIIIIIIIIID! Je me contorsionne. Il ne m’écoute pas, il ne m’écoute jamais! Ah les hommes!     Aussi bien de me faire oublier… peut-être qu’il cessera de faire l’enfant et de se mettre dans de tels états parce qu’il a «mal au ventre!»  Je me demande bien ce que ça peut faire le mal de ventre, pour changer un hôte habituellement pacifique en une telle furie!  Allez, on se calme : ne…rien…faire…ne…pas…bouger… ne rien faire… ne pas bouger… AÏE AÏE!! Mais qu’est-ce qui se passe ici?  Attention attention, tremblement de terre!!  Ah je savais qu’il ne roupillait pas!  Et voilà… encore des wagons bruns!  Mais… ils transportent des produits toxiques? Je me sens de plus en plus faible… vite, tapissons-nous le long des parois de ce cher intestin mâle… aux abris!

 

4

Ça y est. Je suis maintenant convaincue que David veut me tuer.  Je faiblis de minute en minute, mais il va voir ce qu’il va voir! C’est chez moi ici! Je  n’ai reçu aucune notice d’éviction.   Je paie mon loyer en anneaux depuis le début! Qu’est-ce qu’il veut de plus?  Je vais lui rendre la vie impossible!

Tiens! Prends ça, sale parasite! Oui, c’est TOI le parasite, tu m’entends?  Hé! HÉ! … je… aïe! OUILLE! Tu ne l’emporteras pas au paradis, je les explose, tes trains de la mort!   Tel un boa constrictor, je les écrase, je les réduis en purée!

Repli! Repli !!! … arf… arf… QUE VAIS-JE FAIRE! Je sens toute mon énergie partir, je veux me convulser, me secouer comme jamais, mais je n’y parviens plus!  Mon corps, mon si beau corps en ruban, blanc et iridescent, devient peu à peu gris et rabougri!   Je suis secoué de tous les côtés… je suis ahurie! Je suis victime d’un comportement indigne, crapuleux! Je suis même soumise à la torture!   Ahhhhhhhhhhhh! Ohhhhhhhhhhhhhhhhh! Ouille, aïe, voilà que je bave comme une pauvre bactérie sans queue ni tête!   Non seulement je vais mourir, mais je vais mourir AFFREUSE! Quel déshonneur pour Athéna le Ténia.  Je vais même mourir SALE!  Je… je… ouf… je manque d’énergie…au moins pendant que je convulse et que j’agonise il aura MAL! MAL! MAL! TIENS PRENDS ÇA! COUP DE FOUET, COUP DE PIED NINJA! Hum… peut-être pas coup de pied… COUP DE QUEUE! Hum… ça non plus MAIS QU’EST-CE QU’ON EN A À FOUTRE DE LA VRAISEMBLANCE QUAND ON EST SUR LE POINT DE MOURIR! AAAAAAARRRRRRRRGHHHHHHHHHHHHHHH! ARRRRRRRRRRRRRRRRGHHHHHHHHHHHHHHHHHH!

 

5.

Splouitch. FLUSHHHHHHH.

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Une réflexion sur “Athéna le Ténia

  1. Haha c’était chouette comme nouvelle, j’aimais bien la personnalité fière et presque capricieuse d’Athéna (comme une déesse grecque, oui!)… En voyage, comme je suis en ce moment, on peut bien trouver des livres en anglais, mais rien ne vaut des histoires dans sa langue maternelle. C’est comme se retrouver à la maison 🙂

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